Oeuvre
poétique
Les poèmes ci-dessous correspondent à l'édition du recueil Le vent des vaisseaux publiée chez A. Lemerre en 1910. Cette version revue et corrigée par Renée Vivien figure dans "L'oeuvre poétique complète de Renée Vivien" éd. Albin Michel.
Vous pouvez consulter la dernière édition "Le vent des vaisseaux", 1921 sur le site de la Bibliothèque Nationale de France: http://gallica.bnf.fr/ - rubrique Recherche
LE VENT DES VAISSEAUX,
1910
Les Quatre Vents
Le Rire des Vents
Les Dieux Lares sirritent
Le Palais du Poète
Une Chapelle
Chapelle de Marins
Essor dune Mouette
Aux Mouettes
La Mauvaise Auberge
Péché dorgueil
Venue du Jour
A mon Démon familier
Aube
Le Dernier Dieu
Domination du Poème
Orgueil de Poète
Aveu dans le Silence
Défaite
Traîtrise du Regard
Le Poète
Palais sous la Mer
Intangible
Voile impatiente
La Mouette qui séleva
Les Quatre Vents
Les quatre Vents se sont réunis sous mon toit.
Voici le Vent du Nord revêtu de blanc froid
Voici le Vent du Sud portant les odeurs chaudes
Et toi, Vent de lOuest, qui pleures et qui rôdes !Te voici, Vent de lEst amer et bienfaisant,
Toi dont les larges cris font trembler les curs lâches,
Toi qui grondes, toi qui domines, qui te fâches,
Toi qui donnes la force et la gloire du sang !Vous voici réunis, ô quatre Vents que jaime !
Et vous chantez, et vous criez tous réunis
Avec la joie et de désespoir infinis
Que ressent le poète en face du poème.Tous vous obéissez au signe de mon doigt.
Mais, ô Vent de lOuest, qui rôdes et qui pleures,
Cest vers toi que sen vont les songes de mes heures !
Les quatre Vents se sont réunis sous mon toit.
Le Rire des Vents
Les quatre Vents ont ri dans le ciel du matin,
Puis leur humeur étant changeante, une querelle
Sest élevée entre eux. Et la femme autour delle
Vit sabattre en riant le courroux du destin.Les quatre Vents on ri dans le ciel de laurore
Dun grand rire pareil aux désespoirs fervents.
Avez-vous entendu le bruit des quatre Vents
Qui détruisent, riant, et détruisent encore ?Et comme lon soufflette en la force des mains,
Comme lon rit en chur, comme lon chante et danse,
Les quatre Vents ont ri de savoir leur puissance
Sur le troupeau soumis et triste des humains.
Les Dieux Lares sirritent
Mon cur nest rassuré quà demi Mes Dieux lares
Revêtent, ce jour-ci, des formes très bizarres.Leur regard est comme un poignard mal émoussé
Et je tremble, craignant leur aspect courroucéCest toi qui me maudis et cest toi qui me damnes
Et cependant je vous servis bien, ô les Manes !
Le Palais du Poète
Les murs de ce palais sont débène et divoire
Et les plafonds gemmés dastres comme les cieux.
Les esclaves y vont à pas silencieux
Avec leurs pas très doux et leur face très noire.Et les cyprès aigus sy dorent au couchant
On nentend jamais plus la fuite dor du sable
Dans le lent sablier car linstant adorable
Y demeure, attiré par le pouvoir du chantEt le repos, semblable à lécho, se prolonge
Infiniment suave et tendre et musical,
Comme un chant murmuré selon un rythme égal
Ici lon goûte en paix léternité du songeComme un serpent couché, le lent chagrin sendort
Le cur tranquille enfin, et lâme enfin ravie,
Le Poète sattarde en oubliant la vie
Et croit goûter déjà la douceur de la Mort.En attendant la paix de cet instant unique,
Les parfums sont très doux que brûlent les flambeaux
Et dans les vases dor que les grands lys sont beaux !
Car le Poète écoute, en pleurant, Sa Musique !
Une Chapelle
Le grand vent de la mer a quitté la chapelle.
Cest pourquoi notre voix commune le rappelle.Le grand vent de la mer est las de la chapelle
Et la détruit tout en se lamentant sur elleCar il subit la loi de sa rude nature
En la reconnaissant si terrible et si dure !Et voici ce que fut la chapelle où lon prie,
Celle où pieusement on célèbre Marie.
Chapelle de Marins
Voici le soir Voici lorage aux cris amers,
Et la foule sassemble au fond de la chapelle
Où lon cherche Marie et nespère quen Elle.O vaisseau qui se noie en labîme des mers,
O Dieu ! je cherche en vain lombre de la chapelle,
Voici le soir Voici lorage aux cris amers.Et dans mon cur sévit la tempête des mers !
O Dieu ! je cherche en vain lombre de la chapelle.
Marie ! O lys très blanc, qui règnes sur la mer !
Essor dune Mouette
Aidez-moi dans ma fuite, ô les beaux vents fidèles !
Car je sens remuer en moi mes longues ailes !
Et sans craindre leffroi des espaces amers,
Jobéis à lappel impérieux des mers !Je ne sais où jirai, ni quel souffle memporte
Mais je ne reviendrai que triomphante ou morte,
Je nobéis quà vous, à votre étrange loi.
Me voici prête pour la fuite Portez-moi !Jignore où jerrerai, mais jai lamour de vous,
O despotiques vents divinement jaloux !
Je nai pu quentrevoir la lueur de vos faces,
Mais mon cur est saisi par vos griffes tenaces.O vous qui demeurez mon amour éternel,
Emportez-moi dans le ciel ouvert ! Dans le ciel !
Aux Mouettes
Je vous envie autant que je vous aime, oiseaux
Qui traversez sans moi tout linfini des eaux.Vous qui passez battant tout linfini des ailes,
Rendez-moi, rendez-moi comme vous infidèles !Que je sois libre ainsi que vous dans le ciel clair,
Que mon domaine soit le règne de la mer !Et partout subissant léternelle infortune,
Jobéirai, muette, à lordre de la lune.Dans une obéissance au regard somnolent
Jendurerai son règne intermittent et lent.Mais mon sort est parmi les choses méprisées,
Et pourtant ! Et pourtant ! O mes ailes brisées !
La Mauvaise Auberge
Le monde inhospitable est pareil à lauberge
Où lon vit mal, où tout est mal, où lon dort malEt, pendant que le cri des femmes se prolonge,
Je cherche le Palais Impossible du Songe.Je fais, dans cette auberge, un modeste repas
En songeant à ce qui pourrait être Et nest pas
Péché dorgueil
Le mensonge de ces gloires immédiates
Vers qui monte lencens de vaines aromates !O mensonge de ces paroles que lon dit
Et que pleure un poète, en un beau soir maudit !Je porte dans mon cur et dans mon âme nue
Lorgueil dêtre farouche, et dêtre méconnue !Et je garde, malgré les deuils, mon cur hautain
Ainsi quun solitaire en un pays lointain
Venue du Jour
Le jour se glisse tel quun mauvais animal
A travers mes vitraux pour surprendre mon mal !Le jour se glisse, ainsi quun serpent sinsinue,
Dans mes regards Il entre et voit mon âme nue.Il voit la vérité de mon trop grand amour,
O jour maudit parmi tous les jours Mauvais jour !Maudit sois-tu jusquà la limite lointaine
Des temps, toi qui surpris ma colère et ma haine !Maudit, toi qui sus voir, de tes yeux clairs, ô Jour,
Laffreuse immensité de mon terrible amour !
A mon Démon familier
Toi qui hantes mes nuits cruelles, ô Démon !
Qui vient ouvrir sur moi tes prunelles hagardes
Et qui te tiens debout dans la chambre et regardes,
Emporte-moi sur tes ailes de goémon !Tu règnes sur mon cur implacable et suprême !
Que le vent de la mer nous emporte tous deux
Dans le divin mépris des courants hasardeux,
O toi que je redoute et cherche, ô Toi que jaime !Les peuples sont petits et laids. Allons loin deux,
De leurs propos mesquins, de leurs curs infidèles.
Envolons-nous au bruit puissant des larges ailes
Que tu sais déployer dans le vent orageux !Malgré le temps mauvais, debout dans la défaite,
Me voici faisant face à lorage, à la mer
O mon Démon, accours à ma voix, comme hier,
Et reconnais en moi ton Maître le Poète !
Aube
Voici le matin clair Mon âme ouvre les yeux.
De ses nocturnes yeux ouverts, elle regarde
Avec cette stupeur tragiquement hagarde,
Redoutant la lumière évidente des cieux.Cest lheure que je crains, celle où souvrent les yeux.
Vient-il donc mapporter quelque douleur nouvelle,
Ce matin dont matteint la première stupeur ?
Je les referme en vain dans linstant anxieuxVoici, jai trop ployé sous le poids du destin
Pour ne point redouter linconnu de laurore.
Dois-je donc méveiller ? Dois-je souffrir encore ?
Que vient-tu mapporter, ô le nouveau matin ?
Le Dernier Dieu
Cruel, impérieux, malveillant et funeste,
Seul, entre les Dieux morts, il ressurgit et reste
Le Dernier Dieu, de Dieu trois fois maudit, lAmour !Pourquoi sattarde-t-il en ce nouveau séjour
Et na-t-il point suivi les Divinités mortes
Quon vénérait jadis, belles, grandes et fortes ?Pourquoi ne suivit-il, vers lombre de loubli,
Aphrodite impuissante et Zeus au front pâli ?
Pourquoi ce dernier Dieu survit-il sur la terre ?Son visage entrevu dans lombre est un mystère,
Dans cette ombre du temple où brûle un feu latent.
Autour de lui la foule implore, prie, attendAh ! détourne de moi ta colère et ta haine,
O Dieu ! dont on subi la rancune lointaine
Qui séveille ou sendort au hasard de ta haine !Ne me hait point, ô Dieu ! mais prends pitié de moi,
Car je te dédierai mon ardeur et ma foi.
O dernier Dieu ! le plus puissant ! Pardonne-moi !
Domination du Poème
Je subis tout mon sot Limpérieux poème
Me domine à légal de la femme quon aime.Amèrement jaloux, despotique et méchant,
Voici que vient régner, sur mon âme, le chant.Servilement je sers limpérieux poème,
Mille fois plus aimé que la femme quon aime.Quil soit méchant, quil soit tyrannique et jaloux,
On ne len sert que plus promptement, à genoux !
Orgueil de Poète
Je voile avec dédain e trésor qui me reste
Mon orgueil de poète est en moi comme un mal
Tenace, suraigu, dominant, animal
Car lorgueil du poète est terrible et funesteQuand la foule amassait la farine et le mil,
Mon orgueil menjoignit de mastreindre et me taire,
Inexorable autant que le lointain tonnerre
Et lorgueil de celui qui chante dans lexilQuailleurs laube de gloire irradie et rougeoie !
Que mimporte le vent qui disperse mes vers
Dans les replis obscurs de lobscur univers,
Puisque je nai chanté que pour ma seule joie ?
Aveu dans le Silence
Dans lorage secret, dans le désordre extrême
Je nose avouer à moi-même que jaime !
Cela mest trop cruel, trop terrible Mais jaime !Pourquoi je laime ainsi ? Léclat de ses cheveux
Sa bouche Son regard ! Ce quelle veut, je veux.
Je ne vis que de la clarté de ses cheveuxEt je ne vis que du rayon de ce sourire
Qui mattendrit, et que jappelle et je désire
O miracle de ce miraculeux sourire !Sa robe a des plis doux qui chantent Et ses yeux
Gris-verts ont un regard presque miraculeux
jadore ses cheveux et son front et ses yeux.Elle ne saura point, jamais, combien je laime
Cependant ! Car jamais ma jalousie extrême
Ne lui laissera voir, jamais, combien je laime !
Défaite
Dans un silence obscur, japprends la patience,
Moi dont lorgueil fut grand, même dans le silenceCar mon plus grand péché fut celui de lorgueil
Et de cela je garde en moi limmense deuilMalgré tous mes efforts la défaite est certaine
Et ta grande douceur, ô mon Amie ! est vaine !Puisquelle na point su mépargner un des pleurs
Que jai versés Mais le couchant est plein de fleurs
Traîtrise du Regard
Ton regard embusqué sous tes paupières sombres
Guette Ton faux regard est là, traîtreusement
Il épie, en secret, le passage des ombres
Dans mes yeux Il me guette, inexorablement.Jai peur de ce regard sournois O perfidie
De ton regard profond et brun, de ton regard !
Je te vois maintenant différente, étourdie,
Oublieuse Et je taime Il est trop tard Trop tard !
Le Poète
Il porte obscurément la pourpre du poète,
Ce passant quon rencontre au détour du chemin,
Vers lequel nul ne tend sa secourable main
Et qui lève vers laube un front large dascète.Mais sous le grand manteau percé de mille trous,
Si vieux quil est pareil aux innombrables toiles
Que laraignée a su tramer sous les étoiles,
Souvrent ses yeux divins, prophétiques et fous.Cet inconnu cest le poète en son passage,
Et le vent du chemin lui dicte, ainsi quun dieu
Dicte un ordre divin, son chant impérieux
Mais, hélas ! nul nentend le merveilleux message.Toi, dont le vent clément rafraîchit le front nu,
Tu noses même pas solliciter lAumône,
Mais les siècles futurs te verront sur un trône,
Couronné de rayons, ô divin Inconnu !
Palais sous la Mer
Puisque tu sus surprendre enfin mon cur amer,
Je te découvrirai mon palais sous la mer !
Tu verras, comme on voit en des visions rares,
Les étranges corails, les éponges bizarres !Je te découvrirai mes jardins, loin des vents,
Où chaque fleur respire, où les fruits sont vivants.
Puis tu verras les beaux poissons dont laile vole
Aussi légèrement que se dit la parole.Tu verras le soir glauque et fuyant sous les eaux,
Et nous regarderons ainsi que des oiseaux
Passer la mouette ivre et des voiles sereines,
Et parfois chanteront, pour nous deux, les Sirènes !
Intangible
Nul noserait frôler leffilement des doigts
Que je tends en un geste indifférent et triste.Lamour na point décho pour répondre à ma voix,
Nul nose interroger mes regards daméthysteCar moi, fille royale, ainsi je lai voulu,
Sachant que mon bonheur était dans le silenceSeuls, les beaux chants lointains de lautrefois mont plu,
Car cest vers lautrefois que mon âme sélanceEt nul nose troubler la sombre paix dun seuil
Que garde linconnu. Mais jy règne, impassibleJy sers obscurément le Dieu de mon long deuil
Nul nose mapprocher Car je suis lIntangible
Voile impatiente
La voile est lente et lourde, attardée en ce port.
Elle qui sut braver les plus fortes tempêtes,
Et qui connaît leurs cris et leurs plaintes secrètes,
Pour elle, le repos est pareil à la mortLa voile est lente et lourde, attardée en ce port
O le charmant péril du magnifique orage,
De son retentissant tonnerre, de léclair
Qui déchire la nuit en un rayon trop clair
Défiant la folie ou leffort du courageVieux marins, veillez Le temps est à lorage !
Mais la voile sagite, au fond morne du port
Elle appelle le vent des plus grandes tempêtes,
Car les mâts sont hissés Toutes ses surs sont prêtes
Nulle ne craint le vent qui menace la mortMais la voile pourrit dans la vase du port
La Mouette qui séleva
Oh ! soyez-moi cléments, mes espaces fidèles !
Car je sens remuer en moi mes grandes ailes !
Et je subis ici la volupté du vent,
Moi qui sus laffronter et le braver souvent.Vent qui fais sélever en moi mes larges ailes,
Vent qui sait dominer les vagues infidèles,
Viens vers moi ! Porte-moi, comme tu fis souvent,
Toi qui sais dominer la mer immense, ô vent !