Oeuvre
poétique
DANS UN COIN DE VIOLETTES,
1910
Sous la Protection des Violettes
Amour
Inspiration
Les Sept Lys de Marie
Mon Paradis
Ressouvenir
Invocation à la Lune
La Promesse des Fées
Présence
Résurrection
Oiseaux dans la Nuit
Notre Heure
Etonnement devant le jour
La Lune consolatrice
Absence
A lEnnemie aimée
Terreur du mensonge
Sanctuaire dAsie
LAile brisée
Mains sur un Front de Malade
Pour mon Cur
Pour le Lys
Emerveillement
Amour méprisable
Amour, toi le Larron
Veillée heureuse
Prière aux Violettes
Sous la Protection des Violettes
Je place sous la protection des violettes
Mes adorations très humblement muettes
O vous les violettes !Vous qui savez, par la puissance du parfum,
Evoquer telle voix, et tel long regard brun
Puissance du parfum !Exaucez le grand cri de celle qui vous aime
Et sachez parfumer ma vie et mon poème
Sachant que je vous aime.Je suis lasse des lys, je suis lasse des roses,
De leur haute splendeur, de leurs fraîcheurs écloses,
De toute la beauté de grands lys et des roses.Votre odeur sexaspère en lombre et dans le soir,
Violettes, ô fleurs douces au désespoir,
Violettes du soir !
Amour
Mirage de la mer sous la lune, ô lAmour !
Toi qui déçois, toi qui parais pour disparaître
Et pour mentir et pour mourir et pour renaître,
Toi qui crains le regard juste et sage du jour !Toi quon nourrit de songe et de mélancolie,
Inexplicable autant que le souffle du vent
Et toujours inégal, injuste trop souvent,
Je te crains à légal de ta sur la folie !Je te crains, je te hais et pourtant tu mattires
Puisque aussi le fatal est proche du divin.
Voici quil mest donnée de te connaître enfin,
Et je mourrais pour lun de tes moindres sourires !
Inspiration
Lesprit souffle Et le vent emporte les paroles
Qui vacillent ainsi que les musiques folles.Inexplicable autant que lamour et la foi,
O lInspiration ! reviens bientôt vers moi !Reviens comme le vent qui chante et se lamente,
Reviens comme une haleine implacable ou démente !Reviens comme le vent qui minspira lamour,
Et je taccueillerai, dans linstant du retour,Avec lemportement et langoisse démente
Quinspire le retour dune infidèle amante !
Les Sept Lys de Marie
Le Sept Lys ont fleuri devant lantique porche.
Chacun dentre eux est plus long et plus droit quune torche,
Leurs pistils sont pareils à des flammes de torche.Les Sept Lys ont fleuri miraculeusement
Dans le silence auguste et dans lombre, au moment
Où sélève le Christ, miraculeusementSous limposition des mains saintes du prêtre
Dans lombre et dans lencens on les vit apparaître
Le peuple vit alors sourire le vieux prêtreEt tous les contemplaient avec des yeux damour.
Le prêtre dit, portant ses regards à lentour :
« Mes frères, contemplons les fleurs du Saint-Amour ! »Leur parfum sexhalait vers la Divine Image.
Tous ont compris le sens du glorieux Message
Sur lautel où Marie écoute le MessageEt les Lys répandaient une paix autour deux
Et lHostie avait moins de rayonnement queux,
La transparente Hostie était moins blanche queuxApparaissez encore, ô Sept Lys de Marie,
Au moment où la foule à genoux pleure et prie !
Apparaissez encore en lhonneur de Marie !
Mon Paradis
Mon Paradis est un doux pré de violettes
Où le chant régnera sur des âmes muettes.
Mon ciel est un beau chant parmi les violettes.Mon Ciel est la très calme éternité du soir
Où le regard se fait plus profond pour mieux voir
Et cest lEternité dans le ciel dun beau soirMon Paradis est une éternelle musique.
Qui sexhale divine allégresse rythmique
Mon Paradis est le règne de la musiqueCar ce sera, là-haut, le triomphe du chant,
Le règne de la paix dans le Ciel du couchant,
Où rien ne survit plus que lamour et le chant.
Ressouvenir
O passé des chants doux ! ô lautrefois des fleurs !
Je chante ici le chant des anciennes douleurs.Je le chante, sans pleurs et sans haine à voix basse,
Comme on se bercerait dune musique lasseProfond, irrépressible, autant que le soupir,
Séchappe de mon cur le mauvais souvenirJe vois sabandonner mon âme lente et lasse
Au charme des bruits doux, de la lumière basse.Que vont envelopper les anciennes douleurs ?
O lautrefois des chants ! ô le passé des fleurs !
Invocation à la Lune
O Lune chasseresse aux flèches très légères,
Viens détruire dun trait mes amours mensongères !
Viens détruire les faux baisers, les faux espoirs,
Toi dont les traits ont su percer les troupeaux noirs !Toi qui fus autrefois lAmie et la Maîtresse,
Incline-toi vers moi, dans ma grande détresse !
Dis-moi que nul regard nest divinement beau
Pour qui sait contempler le grand regard de leau i...O Lune, toi qui sais disperser les mensonges,
Eloigne le troupeau serré des mauvais songes !
Et, daignant aiguiser larc dargent bleu qui luit,
Accorde-moi lespoir dun rayon dans la nuit !O Lune, toi qui sait rendre lâme à soi-même
Dans sa vérité froide, indifférente et blême !
O toi, victorieuse adversaire du jour,
Accorde-moi le don déchapper à lamour !
La Promesse des Fées
Le vent du soir portait des chansons par bouffées,
Et, par lui, je reçus la promesse des FéesAvec des mots très doux, les elfes mont promis
Dêtre immanquablement mes fidèles amis.Mais nattachez jamais votre âme à leurs paroles,
Un Elfe est tôt enfui, souffle vif dailes folles !...Leur vol tourbillonnait, vague comme un parfum.
Cependant tous semblaient obéir à quelquun.La première portait sur son front découvert
Une couronne dor Son manteau semblait vert.Et la couronne dor, brûlant comme la flamme,
Rayonnait au-dessus dun visage de femme.
Malgré létonnement dun cur audacieux,
Je ne pus endurer la splendeur de ses yeuxCar jentendais un bruit détreintes étouffées
Aussi jai voulu fuir lamour fatal des FéesMais, devant ce bonheur mêlé dun si grand mal,
Ne regrettais-je pas un peu lamour fatal !
Présence
Ta présence me donne une heure de jeunesse,
Il me semble que mon mal se ralentit, puis cesse,
Car cest toi mon bonheur et cest toi ma jeunesse !O parfum de ta robe ! O fraîcheur de ton front !
Jamais les cruels temps futurs nobscurciront
Cette douce clarté de tes yeux, de ton front !Tu mapportes ta voix, ta présence et ton rire,
Et je tattends, je te contemple, et je tadmire.
En moi rayonne encor la splendeur de ton rire !Sous le rayonnement solaire de tes yeux,
O jeune et belle autant que le furent les dieux !
Il me semble oublier mon cur qui se fait vieux !
Résurrection
Et je taime ! Et voici que sépand dans mes moelles
Miraculeusement la clarté des étoiles,
Belle que je choisis pour Reine des étoiles !Me voici revenue à la vie, à lamour
Qui transfigure en or les choses dalentour,
Au charme du poème, au rire de lamour.Tantôt je menfonçais dans lhorreur des ténèbres
Et je portais en moi des visions funèbres
Ah ! lhorreur, ah ! lhorreur tenace des ténèbres !Mais voici le matin Nous voici toutes deux
Vivantes Cen est fait de mes songes hideux.
Comme par le passé, Chère, nous sommes deux.O bonheur de me voir revenue à la vie !
Car laurore sest faite en mon âme ravie ;
Miraculeusement, je vois rire la vie !Voici que lunivers me donne moins deffroi,
Très chère, puisque enfin me voici près de toi,
Et je nai plus dangoisse et je nai plus deffroi !
Oiseaux dans la Nuit
Cette nuit, des oiseaux ont chanté dans mon cur..
Cétait la bonne fin de lancienne rancur
Jécoutais ces oiseaux qui chantaient dans mon cur.Dans ma grande douleur, la nuit me fut clémente
Et tendre autant que peur se montrer une amante.
Ce fut la rare nuit qui se montra clémente.Dans ton ombre, jouïs le chant de ses oiseaux.
Et je dormis enfin Mes songes furent beaux
Pour avoir entendu le chant de ces oiseaux
Notre Heure
Ecoute le doux bruit de cette heure que jaime
Et qui passe et qui fuit et meurt en un poème !Ecoute ce doux bruit tranquille et passager
Des ailes de lInstant qui denvole, léger !Je crois que ma douleur nest que celle dun autre
Et cette heure est à nous comme une chose nôtreCar cette heure ne peut être à dautres quà nous,
Avec son doux parfum et son glissement douxElle est pareille à la chanson basse qui leurre
Et qui vient de la mer Ah ! retenir notre heure !O triste enchantement de se dire : Jamais
Je ne retrouverai cette heure que jaimais !
Etonnement devant le jour
Mes yeux sont éblouis du jour que je revois !
Layant cru défier pour la dernière fois.Mes yeux sont étonnés de revoir cette aurore,
Ainsi, moi qui souffris autant, je vis encore !Je vis encor, je souffre et peux encor souffrir
Sans exhaler mon cur dans un dernier soupir !Mais comment puis-je ainsi voir la lumière en face,
Moi dont le cur est lourd et dont lâme est si lasse ?O mon destin mauvais Je suis devant lamour
Un adversaire nu Voici venir le jour !Moi donc lêtre est plus las que le dernier automne
Qui se meurt sur les lacs, je vis Et je métonne !
La Lune consolatrice
Et voici que mon cur sépanouit et rit
Moi qui longtemps souffris, me voici consolée
Par ce noir violet dune nuit étoilée,
Moi qui ne savais point que la lune guérit !Moi qui ne savais point que la lune console
De tout le chagrin lourd, de toute la rancur !
Sa consolation illumine le cur
Dun rayon éloquent autant quune parole.Et dun rayon furtif comme un furtif bienfait
Elle se glisse au fond torturé de mon âme,
Elle se glisse avec une douceur de femme.
Et cest insinuant comme un obscur bienfait.Comme un obscur bienfait sinsinue, elle glisse
Tout le ciel émergeant de lombre est radieux.
Eternellement chère à mon cur, à mes yeux,
Sois louée à jamais, Lune consolatrice !
Absence
O Femme au cur de qui mon triste cur a cru,
Je te convoite, ainsi quun trésor disparu.Je te maudis, mais en taimant Mon cur bizarre
Te cherche, Emeraude admirablement rare !Que je suis exilée ! Et que pèse le temps,
Malgré le beau soleil des midis éclatants !Retombant chaque soir dans un amer silence,
Je pleure sur le plus grand des maux : sur labsence !
A lennemie aimée
Ses mains ont saccagé mes trésors les plus rares,
Et mon cur est captif entre tes mains barbares.Tu secouas au vent du nord tes longs cheveux
Et jai dit aussitôt : Je veux ce que tu veux.Mais je te hais pourtant dêtre ainsi ton domaine,
Ta serve Mais je sens que ma révolte est vaine.Je te hais cependant davoir subi tes lois,
Davoir senti mon cur près de ton cur sournoisEt parfois je regrette, en cette splendeur rare
Quest pour moi ton amour, la liberté barbare
Essentielle
Ainsi, lon se contemple avec des yeux sacrés
Devant lautel des mers et sur lautel des présToi dont la chevelure en plis dor illumine,
Tu mas fait partager ton essence divineEt tu mas emportée au fond même du ciel,
O toi que lon adore, ô lEtre Essentiel !Tes yeux ont le regard que nont point dautres femmes
Et ce fut, pour nous, comme une rencontre dâmes.Mon cur nouveau renaît de mon cur dautrefois
Que dire de tes yeux ? Que dire de ta voix ?O ma splendeur parfaite, ô ma Toute Adorée !
La mer était en nous, unie à lempyrée !
Terreur du mensonge
Oui, jendure aujourdhui le pire des tourments,
Tu mas menti Tu mas trompé Et tu me mens !Mensonge caressant qui glisse de ta bouche !
O serment que lon croit, ô parole qui touche !O multiples douleurs qui sabattent sur vous
Ainsi quun petit vent pluvieusement doux !Comme un lilas ne peut devenir asphodèle,
Jamais tu ne seras ni franche ni fidèle.Tu seras celle-là qui se dérobe et fuit
Plus sinueusement quun démon dans la nuit.O toi que jaime encor ! Lhorreur de ton mensonge
Est dans mon cur amer Il me mord, il me rongeJe suis lasse davoir suivi les noirs chemins
Col frêle quon voudrait prendre entre ses deux mains !
Sanctuaire dAsie
Jabriterai dans mon sanctuaire dAsie
Mon éternel besoin dombre et de poésie.Là-bas, guettant les mille et trois Dieux aux pieds dor,
Des prêtres, jour et nuit, veillent sur leur trésor.Oui, désespérément, je fixe mon exode
Vers ce refuge énorme et sombre de pagode,Où, dressant vers le ciel les lotus léthéens,
Les étangs dorment leurs sommeils paludéens.
LAile brisée
Elles est venue avec ses cheveux et sa robe,
Sa robe de beau pourpre et ses beaux cheveux dor !Et mon âme aussitôt a pris un prompt essor
Dans livresse du cher instant que lon dérobe !..Mon cur lourd est léger comme une bulle dor,
Puisque je la revois près de moi revenue !Et comme en un miracle, apparue, advenue,
Une aile de chimère a repris son essor !
Mains sur un Front de Malade
Cest limposition fraîche et lente des mains
Sur mon front que remplit lhorreur des lendemains,
O bénédiction suave de ses mains !Les douces mains de femmes ont des gestes de prêtre
Et répandent en vous la paix et le bien-être,
La consolation que vient donner le prêtre !Elles napprennent point le geste qui guérit,
Elles lont toujours su Dans lhorreur de la nuit
Cette imposition très calme nous guéritApaise mon grand mal, de tes mains secourables,
Tandis que lheur glisse aux sabliers des sables,
Car le bienfait me vient de tes mains secourables !Donne-moi ta fraîcheur et donne-moi ta paix !
Et calme le démon qui sur moi se repaît,
En signant sur mon front le geste de la paix !
Pour mon Cur
Mystérieux, amer et terrible, ô mon cur,
Eloigne enfin de toi la haine et la rancur !Sache combien est grand ce bienfait quon te donne
De pouvoir pardonner, ô mon cur ! et pardonne !Ne garde plus lamer souvenir des joies dues !
Et quil soit comme un mot effacé sur les nues !Sois léger et sous doux comme lombre dune aile,
O mauvais cur, tenace et méchant et fidèle !O mon cur ! exhalant, dans un vaste soupir,
Le pardon retenu, sache enfin tattendrir !
Pour le Lys
O Toi, Femme que jaime ! O Lys irréprochable !
Très chère quon ne peut approcher quà genoux,
Lève sur moi tes yeux si doux et ton front doux !
Et que le repas soit comme la Sainte Table.Réveille, avec ta voix, mes rêves somnolents.
Voyant mon front fiévreux, accablé par les rêves,
Toute droite, dans la pourpre et lor tu te lèves,
Toujours silencieuse, ave tes gestes lents.O lImage divine ! O la Femme que jaime !
Qui fais que je méveille avec la face au jour
Et qui, par le pouvoir immense de lamour,
As fait que le matin mest apparu moins blême.
O puissance ! ô beauté de la Femme que jaime !
Emerveillement
Avec létonnement de mes regards, je vis
Le chur des beaux rayons de lune aux tons bleuis.Et mes regards étaient stupéfaits et ravis
Avec mes yeux ouverts grandement je les vis.Cest pourquoi maintes fois, au hasard dune veille,
Ouvert sur linfini, mon regard sémerveille.
Amour méprisable
LAmour dont je subis labominable loi
Mattire vers ce que je crains le plus, vers Toi !Tu fus et tu seras lInconnue ennemie
Je tadore en pleurant, ô si mauvaise amie !Car voici la raison de mon tourment infâme :
Je ne surprendrai pas le regard de ton âme.Cest pourquoi je te hais, cest pourquoi je te crains
Jappelle un autre amour, dautres yeux, dautres mains,Et surtout, pour calmer la plainte qui sélève
Du fond de mon cur las, un rêve, un divin rêve !
Amour, toi le Larron
Amour, toi, le larron éternel, qui dérobes
Les lourds trésors des curs et le secret des robes !Tu te glisses et te dissimules la nuit,
Et ton pas est le pas du traître qui senfuitTon pas est plus léger que le doux pas du Songe !
Et lon nentend jamais ce bruit sournois qui ronge.Nas-tu point damitié ? Nas-tu point de raison ?
Voici que sinsinue en mon cur ton poison.Epargne-moi ! Vois mon visage et mon front blême
Mon ennemi lAmour, je te hais et je taime.
Veillée heureuse
Jépie, avec amour, ton sommeil dans la nuit :
Ton front a revêtu la majesté de lombre,
Tout sont enchantement et son prestige sombre
Et lheure, comme une eau nocturne, coule et fuit !Tu dors auprès de moi, comme un enfant Jécoute
Ton souffle doux et faible et presque musical
Sélevant, sabaissant, selon un rythme égal
Ton âme, loin de moi, suit une longue routeTes yeux lassés sont clos, ô visage parfait !
Te contemplant ainsi, jécoute, ô mon amante !
Comme un chant très lointain ton haleine dormante,
Je lentends, et mon cur est doux et satisfait.
Prière aux Violettes
Sous la protection humble des violettes
Je remets les soupirs et les douleurs muettes
Qui viennent massiéger ce soir Ce trop beau soir !Dans cet effondrement du final désespoir
Leur parfum est semblable aux prières des Saintes
O fleur entre les fleurs ! O violettes saintes !Lorsque enfin, en un temps, sarrêtera mon cur
Las de larmes, et tout enivré de rancur,
Quune pieuse main les pose sur mon cur !Vous me ferez alors oublier, Violettes !
Le long mal qui sévit dans le cur des poètes
Je dormirai dans la douceur des violettes !