Oeuvre
poétique
La Vénus des Aveugles,
1904
Incipit Liber Veneris Caecorum
La Fourrure
Arums de Palestine
Reflets dArdoise
After Glow
LAurore vengeresse
Donna mapparve
Péché des Musiques
A la perverse Ophélie
Chanson pour Elle
La Nuit latente
Sonnet de Porcelaine
Les Succubes disent...
Céres Eleusine
Sonnet à une Enfant
Treize
Naples
Telle que Viviane
Les Iles
La Vierge au Tapis
Chanson pour mon Ombre
La Madone aux Lys
Les Emmurées
Les Oliviers
Les Mangeurs dherbe
A la Florentine
Le Dédain de Psappha
Paysage daprès El Greco
Le Labyrinthe
Les Oripeaux
Les Lèvres pareilles
Faste des Tissus
Litanie de la Haine
Virgo Hebraïca
Pour Une
Intervalle crépusculaire
Chevauchée
La Dogaresse
Les cygnes sauvages
Les Morts aveugles
Les Vendeuses de Fleurs
La Douve
Explicit Liber Veneris Caecorum
Incipit Liber Veneris Caecorum
Le feuillage sécarte en des plis de rideaux
Devant la Vénus des Aveugles, noire
Sous la majesté de ses noirs bandeaux.
Le temple a des murs débène et divoire
Et le sanctuaire est la nuit des nuits.
Il nest plus dodeurs, il nest plus de bruits
Autour de cet autel dans la nuit la plus noire.Nul nose imaginer le visage inconnu.
La Déesse règne en lombre éternelle
Où les murs sont nu, où lautel est nu,
Où rien de vivant ne sapproche dElle.
Dans un temple vaste autant que les cieux
La Déesse Noire, interdite aux yeux,
Se retire et se plaît dans la nuit éternelle.Les Aveugles se sont traînés à ses genoux
Pourtant, et, levant leur paupière rouge,
Semblent adorer un dieu sans courroux,
Et nul ne gémit et nulle ne bouge,
Mais, dans cette extase où meurt le désir,
Où la main se tend et nose saisir,
Une larme a coulé sous la paupière rouge.
La Fourrure
Je hume en frémissant la tiédeur animale
Dune fourrure aux bleus dargent, aux bleus dopale ;
Jen goûte le parfum plus fort quune saveur,
Plus large quune voix de rut et de blasphème,
Et je respire avec ne égale ferveur,
La Femme que je crains et les Fauves que jaime.Mes mains de volupté glissent, en un frisson,
Sur la douceur de la Fourrure, et le soupçon
De la bête traquée aiguise ma prunelle.
Mon rêve septentrional cherche les cieux
Dont la frigidité mattire et me rappelle,
Et la forêt où dort la neige des adieux.Car je suis de ceux-là que la froideur enivre.
Mon enfance riait aux lumières de givre.
Je triomphe dans lair, jexulte dans le vent,
Et jaime à contempler louragan face à face.
Je suis une file du Nord et des Neiges, -- souvent
Jai rêvé de dormir sous un linceul de glace.Ah ! la Fourrure où se complaît ta nudité,
Où sexaspérera mon désir irrité !
De ta chair qui détend ses impudeurs meurtries
Montent obscurément les chaudes trahisons,
Et mon âme dhiver aux graves rêveries
Sabîme dans lodeur perfide des Toisons.
Arums de Palestine
O ma Maîtresse, je tapporte,
Funèbres comme un requiem,
Lys noirs sur le front dune morte,
Les arums de Jérusalem.Ils éclosent parmi les râles
De lamour que laube détruit,
Et les succubes aux doigts pâles
Ont respiré leur chair de nuit.Seule, ton âme ténébreuse
Sut les aimer et les choisir,
Etrange et stérile amoureuse
Qui tabandonnes sans désir.O ma Maîtresse, je tapporte,
Funèbres comme un requiem,
Lys noirs sur le front dune morte,
Les arums de Jérusalem.
Reflets dArdoise
Vois, tandis que gauchit la bruine sournoise,
Les nuages pareils à des chauves-souris,
Et là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.O mon divin Tourment, dans tes yeux bleus et gris
Saiguise et se ternit le reflet de lardoise.
Tes longs doigts, où sommeille une étrange turquoise,
Ont pour les lys fanés un geste de mépris.La clarté du couchant prestigieux pavoise
La mer et les vaisseaux dailes de colibris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.Le flux et le reflux du soir déferlent, gris
Comme la mer, noyant les pierres et lardoise.
Sur mon chemin le Doute aux yeux pâles se croise
Avec le Souvenir, près des ifs assombris.Jamais, nous défendant de la foule narquoise,
Un toit nabritera nos soupirs incompris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.
After Glow
Je poursuis mon chemin vers le havre inconnu.
Les Femmes de Désir ont blessé mon cur nu.Dans la perversité de leur inquiétude
Elles ont outragé ma calme solitude.Elles nont respecté ni lordre ni la loi
Que jobservais, avec un très exact effroi.Obéissant au cri de leurs aigres colères,
Elles ont arraché mes prunelles trop claires.Et, voyant que jétais debout en mon orgueil,
Elles ont déchiré mes vêtements de deuil
**Entrelaçant pour moi les lys de la vallée,
Les Femmes de Douceur mont enfin consolée.Elles mont rapporté la ferveur et lespoir
Dans leur robe, pareille à la robe du soir.Je sens mourir en moi la tristesse et la haine,
En écoutant leur voix murmurante et lointaine.Voyant planer sur moi lazur des jours meilleurs,
Je les suivrai, jirai selon leurs vux, ailleurs.Puisque ces femmes-là sont la rançon des autres,
Quels jours dorés et quels soirs divins seront nôtres !
LAurore vengeresse
LAube, dont le glaive reluit,
Venge, comme une blanche Electre,
La fiévreuse aux regards de spectre,
Dupe et victime de la nuitVers lhorreur des étoiles noires
Montent les funèbres accords
Sur la rigidité des morts
Veillent les lys expiatoires.Lombre aux métalliques reflets
Engourdit les marais deau brune,
Et voici que séteint la lune
Dans le rire des feux follets.Ta chevelure est une pluie
Dor et de parfums sur mes mains.
Tu mentraînes par les chemins
Où la perversité sennuie.Jai choisi, pour ceindre ton front,
La pierre de lune et lopale,
Laconit et la digitale,
Et liris noir dun lac profond.Volupté dentendre les gouttes
De ton sang perler sur les fleurs !
Les lys ont perdu leurs pâleurs
Et les routes sempourprent toutes
Donna mapparve
Sopra candido vel cinta doliva
Donna mapparve, sotto verde manto,
Vestita di color di fiamma viva.Dante, Purgatorio, canto trentesimo.
Lève nonchalamment tes paupières donyx.
Verte apparition qui fus ma Béatrix.Vois les pontificats étendre, sur lopprobre
Des noces, leur chasuble aux violets doctobre.Les cieux clament les De Profundis irrités
Et les Dies irae sur les Nativités.Les seins quont ravagés les maternités lourdes
Ont la difformité des outres et des gourdes.Voici, parmi leffroi des clameurs dolifants,
Des faces et des yeux simiesques denfants,Et le repas du soir sous lombre des charmille
Réunit le troupeau stupide des familles.Une rébellion darchanges triompha
Pourtant, lorsque frémit le paktis de Psappha.Vois ! lambiguïté des ténèbres évoque
Le sourire pervers dun Saint Jean équivoque.
Péché des Musiques
Je nai point contemplé le mirage des formes,
Je nai point désiré loasis des couleurs,
Jai su me détourner de la saveur des cormes
Et des mûres de pourpre et des figues en fleurs.
Mes doigts nont point pétri le moelleux des étoffes.
Jai fui, comme devant un reptile couché,
Devant les sinuux discours des philosophes.
Mais, ô ma conscience obscure ! jai péché.Je me suis égarée en la vaste Musique,
Lupanar aussi beau que peut lêtre lenfer ;
Des vierges mimploraient sur la couce lubrique
Où les sons effleuraient lascivement leur chair.
Tandis que les chanteurs, tel un Hindou qui jongle,
Balançaient en riant lorage et le repos,
Plus cruels que la dent et plus aigus que longle,
Les luths ont lacéré mes fibres et mes os.Tordus par le délire impétueux du spasme,
Les instruments râlaient leur plaisir guttural,
Et les accords hurlaient le noir enthousiasme
Des prêtres érigeant les bûchers de santal ;
Des clochettes troublaient le sommeil des pagodes,
Et des roses flamants poursuivaient les ibis...
Je rêvais, à travers le murmure des odes,
Les soirs égyptiens aux pieds de Rhodopis.Au profond des palais où meurt la lune jaune,
Les cithares et les harpes ont retenti...
Je voyais sempourprer les murs de Babylone
Et mes mains soulevaient le voile de Vashti.
Eranna de Télos ma vanté Mytilène.
Comme un blond corps de femme indolemment couché,
LIle imprégnait la mer de sa divine haleine...
Voici, ma conscience obscure ! jai péché...
A la perverse Ophélie
Les évocations de ma froide folie
Raniment les reflets sur le marais stagnant
Où flotte ton regard, ô perverse Ophélie !Cest là que mes désirs te retrouvent, ceignant
Diris bleus ton silence et ta mélancolie,
cest là que les échos raillent en séloignant.Leau morte a, dans la nuit, les langueurs des lagunes,
Et voici, dispensant lagonie et lamour,
Lautomne aux cheveux roux mêlés de feuilles brunes.Lombre suit lentement le lent départ du jour.
Comme un ressouvenir dantiques infortunes,
Le vent râle, et la nuit prépare son retour.Je sonde le néant de ma froide folie.
Tai-je noyée hier dans le marais stagnant
Où flotte ton regard, ô perverse Ophélie ?Ai-je erré, vers le soir, douloureuse, et ceignant
Diris bleus ton silence et ta mélancolie,
Tandis que les échos raillent en séloignant ?Leau calme a-t-elle encor les lueurs des lagunes,
Et vois-tu sincliner sut ton défunt amour
Lautomne aux cheveux roux mêlés de feuilles brunes ?Ai-je pleuré ta mort dans lénigme du jour
Qui disparaît, chargé despoirs et dinfortunes ?...
-- O rythme sans réveil, ô rire sans retour !
Chanson pour Elle
Lorgueil, endolori sobstine
A travestir ton coeur lassé,
Ténébreux comme la morphine
Et le mystère du passé.Tu récites les beaux mensonges
Comme on récite les beaux vers.
Lombre répand de mauvais songes
Sur tes yeux darchange pervers.Tes joyaux sont des orchidées
Qui se fanent sous tes regards
Et les miroitantes idées
Plus hypocrites que les fards.Tes prunelles inextinguibles
Bravent la flamme et le soleil...
Et les Présences Invisibles
Rôdent autour de ton sommeil.
La Nuit latente
Le soir, doux berger, développe
Son rustique solo...
Je mâche un brin dhéliotrope
Comme Fra Diavolo.
La nuit latente fume, et cuve
Des cendres, tel un noir Vésuve,
Voilant dune vapeur détuve
La lune au blanc halo.Je suis la fervente disciple
De la mer et du soir.
La luxure unique et multiple
Se mire à mon miroir...
Mon visage de clown me navre.
Je cherche ton lit de adavre
Ainsi que le calme dun havre,
O mon beau Désespoir !Ah ! la froideur de tes mains jointes
Sous le marbre et le stuc
Et sous le poids des terres ointes
De parfum et de suc !
Mon âme, que langoisse exalte,
Vient, en pleurant, faire une halte
Devant ces parois de basalte
Aux bleus de viaduc.Lorsque lanalyse compulse
Les nuits, gouffre béant,
Dans ma révolte se convulse
La fureur dun géant.
Et, lasse de la beauté fourbe,
De la joie où lesprit sembourbe,
Je me détourne et je me courbe
Sur ton vitreux néant.
Sonnet de Porcelaine
Le soir, ouvrant au vent ses ailes de phalène,
Evoque un souvenir fragilement rosé,
Le souvenir, touchant comme un Saxe brisé,
De ta naïveté fraîche de porcelaine.Notre chambre dhier, où meurt la marjolaine,
Naura plus ton regard plein de ciel ardoisé,
Ni ton étonnement puéril et rusé...
O frisson de ta nuque où brûlait mon haleine !Et mon coeur, dont la paix ne craint plus ton retour,
Ne sanglotera plus son misérable amour,
Frêle apparition que le silence éveille !
Loin du sincère avril de venins et de miels,
Tu souris, mapportant les fleurs de ta corbeille,
Fleurs précieuses des champs artificiels.
Les Succubes disent...
Quittons la léthargie heureuse des maisons,
Le carmin des rosiers et le parfum des pommes
Et les vergers où meurt londoiement des saisons,
Car nous ne sommes plus de la race des hommes.Nous irons sous les ifs où sattarde la nuit,
Où le souffle des Morts vole, comme une flamme,
Nous cueillerons les fleurs qui se fanent sans fruit,
Et les âcres printemps nous mordront jusquà lâme.Viens : nous écouterons, dans un silence amer,
Parmi les chuchotis du vêpre à laile brune,
Le rire de la Lune éprise de la Mer,
Le sanglot de la Mer éprise de la Lune.Tes cheveux livreront leurs éclairs bleus et roux
Au râle impérieux qui sourd de la tourmente,
Mais lhorreur dêtre ne ploiera point nos genoux
Dans nos yeux le regard des Succubes fermente.Les hommes ne verront nos ombres sur leurs seuils
Quaux heures où, mêlant lardeur denos deux haines,
Nous serons les Banshees qui présagent les deuils
Et les Jettatori des naissances prochaines.Nos corps insexués suniront dans leffort
Des soupirs, et les pleurs brûleront nos prunelles.
Nous considérerons la splendeur de la Mort
Et la stérilité des choses éternelles.
Céres Eleusine
La nuit des vergers bleus dacanthes,
Des jardins pourpres daloès,
Attend lEvohé des Bacchantes
Et les mystères de Cérès.Dans le temple aux flammes païennes,
Le soir, accroupi comme un sphinx,
Contemple les Musiciennes,
Evocatrices de Syrinx.Une étrange et pâle prêtresse,
Délaissant lautel de Vénus,
Apporte à la Bonne Déesse
Les daturas et les lotus.Car la blonde enlace la brune,
Et les servantes dAshtaroth,
Aux vêtements de clair de lune,
Te narguent, Deus Sabaoth.Les nonnes et les courtisanes,
Mêlant la belladone au lys,
Chantent les Te Deum profanes
Et les joyeux De profundis.
Sonnet à une Enfant
Tes yeux verts comme laube et bleus comme la brume
Ne rencontreront pas mes yeux noirs de tourment,
Puisque ma douleur taime harmonieusement,
O lys vierge, ô blancheur de nuage et décume !Tu ne connaîtras point leffroi qui me consume,
Car je sais épargner au corps frêle et dormant
La curiosité de mes lèvres damant,
Mes lèvres que lHier imprégna damertume.Seule, lorsque lazur de lheure coule et fuit,
Je te respireri dans lodeur de la nuit
Et je t reverrai sous mes paupières closes.Portant, comme un remords, mon orgueil étouffant,
Jirai vers le Martyre ensanglanté de roses,
Car mon coeur est trop lourd pour une main denfant.
Treize
Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch
Fendent la nuit dhiver, massive comme un roc,
De leurs iles et de leur souffle de fournaise,
Et, sur les murs lépreux de Suburra, Moloch
De son pouce sanglant trace le nombre : treize.Ashtaroth, Belzébuth, Bélial et Moloch
Ont tracé sur les murs lépreux le nombre : treize.Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth,
Protecteurs souriants des hyènes en rut,
Vantent aux Khéroubim la majesté du spasme.
Ainsi quun alchimiste anxieux, Belzébuth
Mélange savamment le parfum au miasme.Ashtaroth, Bélial, Moloch et Belzébuth
Hument, comme un parfum délicat, le miasme.Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial
Versent le vin fumeux du festin nuptial.
Ils ont paré le front de lEpouse niaise
Archange ennemi des naissances, Bélial
Sur les ventres féconds trace le nombre : treize.Ashtaroth, Belzébuth, Moloch et Bélial
Sur les ventres gonflés tracent le nombre : treize.Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth
Font surgir, sous les yeux scandalisés de Loth,
Les marbres de Sodome et les fleurs de Gomorrhe.
Et mariant lamante à la vierge, Ashtaroth
Ressuscite les nuits qui font haïr laurore.Car Bélial, Moloch, Belzébuth, Ashtaroth
Font triompher Sodome et claironner Gomorrhe.
Naples
Le temple abandonné de la Vénus latine
Se recule et sestompe à travers les embruns,
Et le déroulement rituel des parfums
Ne tourbillonne plus vers lImage Divine.Les roses, sur le marbre enfiévré par leur sang,
Nont plus leur rouge ardeur de rire et de rapine :
Le souffle violent de la Vénus latine
Ne traversera plus les soirs en frémissant.Par les fentes dazur de ces mur en ruine,
Je contemple les prés, le soleil et la mer.
Les algues ont rempli de leur idole amer
Le temple abandonné de la Vénus latine.Les patientes mains du soir ont lamé dor
Les bleus italiens de la chaude colline,
Où, délaissant lautel de la Vénus latine,
Les mouettes ont pris leur lumineux essor.De ses yeux éternels, la Déesse illumine,
Comme autrefois, la terre et linfini des flots.
La mer salue encore de chants et de sanglots
Le temple abandonné de la Vénus latine.
Telle que Viviane
Le blond zodiaque détruit
Ses énigmatiques algèbres,
Et les cygnes noirs de la nuit
Glissent sur un lac de ténèbres.Tu me tends, dun geste onduleux,
Tes mains où le lotus se fane.
A travers les feuillages bleus
Tu souris, comme Viviane.Je retrouve les chers poissons
Sous la langueur de ta parole,
Et les anciennes trahisons
Te nimbent, comme une auréole.Léclair des astres vient dorer
Le gris pervers de ta prunelle.
Ah ! comment ne point tadorer
Dêtre perfide et dêtre belle ?
Les Iles
La mer porte le poids voluptueux des Iles
Le lapis lazuli des ondes infertiles
Sollicite le frais recueillement des Iles.Iles dhiver, ô fleurs de la nacre et du nord !
Lorsque lombre a tressé les roses de la mort,
Les Iles ont jailli de la nacre et du nord.Elles flottent ainsi que des perles décume
Des blancheurs de bouleaux, des bleuités de brume
Se balancent, parmi les perles de lécume.Et voici, sous les violettes du couchant,
Lesbos, regret des Dieux, exil sacré du chant,
Lesbos, où fleurit la gloire du couchant.Les parfums ténébreux qui font mourir les vierges
Montent de ses jardins et de lor de ses berges
Où séteignent les voix amoureuses des vierges.Leucade se souvient, et les fleurs doranger
Mêlent leur blanc frisson aux tiédeurs du verger
Psappha pleurait Atthis sous les fleurs dorangerLes âmes sans espoir sont pareilles aux Iles,
Et, malgré les langueurs de leurs armes fébriles,
Elles gardent lorgueil solitaires des Iles.Elles ont lhorizon, les algues et les fleurs.
Lisolement divin rafraîchit leurs douleurs
Et leur verse la paix des algues et des fleurs.
La Vierge au Tapis
Pâle et mélancolique ainsi quune malade,
Un tapis fondu languit sous tes pieds.
Plus majestueux quun temple de jade,
Les magnolias et les tulipiers
Ont laissé pleuvoir la nuit de leur voûte.
Tramé dans un soir aux bleus inconnus
Par de brunes mains que lété veloute,
Un fragile tapis languit sous tes pieds nus.Le tapis déployé sous tes pieds de malade
Déroule ses plis fanés, mariant
Lombre dune rose ou dune grenade
Sanglante, à des blancs lépreux dOrient.
Et ses verts deau morte et de pré funèbre
Séteignent, plus doux quun rêve terni,
Tandis que lautomne exalte et célèbre
Monna Lisa souriant à San Giovanni.
Chanson pour mon Ombre
Droite et longue comme un cyprès,
Mon ombre suit, à pas de louve,
Mes pas que laube désapprouve.
Mon ombre marche à pas de louve,
Droite et longue comme un cyprès.Elle me suit, comme un reproche,
Dans la lumière du matin.
Je vois en elle mon destin
Qui se resserre et se rapproche.
A travers champs, par les matins,
Mon ombre suit, comme un reproche.Mon ombre suit, comme un remords,
La trace de mes pas sur lherbe
Lorsque je vais, portant ma gerbe,
Vers lallée où gîtent les morts.
Mon ombre suit mes pas sur lherbe,
Implacable comme un remords.
La Madone aux Lys
Jai bu, tel un poison, vos souffles éplorés,
Vos sanglots de parfums, lys fauves, lys tigrés !Dédiez au matin votre rose sourire,
Lys du Japon, éclos aux pays de porphyre.Ténèbres, répandez vos torpeurs dopiums,
Vos sommeils de tombeaux sur les chastes arums.Lys purs qui fleurissez les mystiques images,
Sanctifiez les pelouses et feuillages.Lys de Jérusalem, lys noirs où la nuit dort,
Exhalez froidement vos souvenirs de mort.Vastes lys des autels où lorgue tonne et prie,
Brûlez dans la clarté des cierges de Marie.Sollicitez lavril, ses pipeaux et ses voix,
O muguets, lys de la vallée et des grands bois.O lys deau, nymphéas des amantes maudites,
Anémones, lys roux des champs israélites,Soyez la floraison des douleurs de jadis
Pour la vierge aux yeux faux que jappelai mon Lys.
Les Emmurées
Lombre étouffe le rire étroit des Emmurées.
Leur illusoire appel sétrangle dans la nuit.
Leur front implore en vain la brise qui senfuit
Vers lOuest, où les mers sommeillent, azurées.Leur cécité profonde ignore les marées
Des couleurs, les reflux de la fleur et du fruit ;
Leur surdité na plus le souvenir du bruit,
Et la soif a noirci leurs lèvres altérées.Leur chair ne blondit point sous lambre des soleils,
Lourde comme la pierre aux éternels sommeils,
Que la neige console et que frôlent les brises.Séteignant dans loubli du silence vainqueur,
Leur mort vivante a pris des attitudes grises
La rouille des lichens a dévoré leur cur.
Les Oliviers
Et je regrette et je cherche
Psappha
Les oliviers, changeants et frais comme les vagues,
Recueillent gravement tes murmures légers,
Psappha, Divinité des temples dorangers,
Dont le chant surpassa le chant des étrangers
La montagne a des plis musicalement vaguesTes lèvres ont linflexion dun rire amer.
Lasse déloges faux, lasse de calomnies,
Tu te hâtes vers lombre aux roses infinies ;
Sous tes doigts doriens pleurent les harmonies ;
Tes regards ont le bleu complexe de la mer.Les vierges se reflètent, tiédeur parfumée,
Lune dans lautre, ainsi quen un vivant miroir.
Tu regrettes et tu cherches, parmi lor noir,
Des yeux et des cheveux assombris par le soir,
Atthis, la moins fervente, Atthis, la plus aimée
Les Mangeurs dherbe
Cest lheure où lâme famélique des repus
Agonise, parmi les festins corrompus.Et les Mangeurs dherbe ont aiguisé leurs dents vertes
Sur les prés doctobre aux corolles larges ouvertes,Les prés dun ton de bois où se rouillent les clous
Ils boivent la rosée avec de longs glouglous.Lété brun sabandonne en des langueurs jalouses,
Et les Mangeurs dherbe ont défleuri les pelouses.Ils mastiquent le trèfle à la saveur du miel
Et les bleuets des champs plus profonds que le ciel.Innocents, et pareils à la brebis naïve,
Ils ruminent, en des sifflements de salive.Indifférents au vol serré des hannetons,
Nul ne les vit jamais lever leurs yeux gloutons.Et, plus dominateur quun fracas de victoires,
Sélève grassement le bruit de leurs mâchoires.
A la Florentine
Entre tes seins blêmit une perle bizarre.
Tu rêves, et ta main curieuse ségare
Sur les algues de soie et les fleurs de satin.
Jaime, comme un péril, ton sourire latin,
Tes prunelles de ruse où lombre se consume
Et ton col sinueux de page florentin.Tes yeux sont verts et gris comme le crépuscule.
Insidieusement ton rire dissimule
La haine délicate et le subtil courroux.
Tes cheveux ont les bruns ardents des rosiers roux,
Et ta robe au tissu mélodieux ondule
Ainsi quune eau perfide où chantent les remous.Les pieuvres du printemps guettent les solitudes ;
Le musical avril prépare ses préludes ;
Le gouffre des matin et labîme des soirs
Sentrouvrent ; les désirs, pareils aux désespoirs,
Mentraînent vers les sanglotantes lassitudes
Que la perversité parsème diris noirs.
Le Dédain de Psappha
Vous nêtes rien pour moi.
Pour moi, je nai point de ressentiment,
mais jai lâme sereine.
PsapphaVous qui me jugez, vous nêtes rien pour moi.
Jai trop contemplé les ombres infinies.
Je nai point de lorgueil de vos fleurs, ni leffroi
De vos calomnies.Vous ne saurez point ternir la piété
De ma passion pour la beauté des femmes,
Changeantes ainsi que les couchants dété,
Les flots et les flammes.Rien ne souillera les fonts éblouissants
Que frôlent mes chants brisés et mon haleine.
Comme une Statue au milieu des passants,
Jai lâme sereine.
Paysage daprès El Greco
Parmi le boréal silence, le zénith
Irradie âprement aux jardins daconit.Enigmes et remords, les yeux des Nyctalopes
Reflètent la perplexité des horoscopes,Et les musiciens, frères des Séraphim,
Ecoutent murmurer la harpe dEloïm.De glauques nénuphars charment le regard fixe
Dune perverse Ondine éprise dune Nixe.Et lécho jette au vent le rire des sabbats,
Leffroi des lits pareils à des champs de combats.Les tentes décarlate où dorment les bourrasques
Crèvent sur le repos seigneurial des vasques.Trouant lopacité démente, le zénith
Irradie âprement aux jardins daconit.
Le Labyrinthe
Jerre au fond dun savant et cruel labyrinthe
Je nai pour mon salut quun douloureux orgueil.
Voici que vient la Nuit aux cheveux dhyacinthe,
Et je mégare au fond du cruel labyrinthe,
O Maîtresse qui fus ma ruine et mon deuil.Mon amour hypocrite et ma haine cynique
Sont deux spectres qui vont, ivres de désespoir ;
Leurs lèvres ont ce pli que le rictus complique :
Mon amour hypocrite et ma haine cynique
Sont deux spectres damnés qui rôdent dans le soir.Jerre au fond dun savant et cruel labyrinthe,
Et mes pieds, las derrer, séloignent de ton seuil.
Sur mon front brûle encor la fièvre mal éteinte
Dans lambiguïté grise du Labyrinthe,
Jemporte mon remords, ma ruine et mon deuil.
Les Oripeaux
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal,
Avec tes histrions et tes prostituées.Lorsque fermente en moi la tristesse du vin,
Jerre, exagérant mon verbe de pitre,
Mentant comme un prêtre et comme un devin
Ma loquacité pérore et chapitre
Devant la foule aux remous de troupeau
Que le sifflement des fifres taquine.
De mes vers, pareils à des oripeaux,
Jai drapé follement tes membres darlequine.Découvre à lair des nuits tes seins prostitués.
Sur les murs la foule a groupé ses fresques.
Mes gestes fiévreux sont accentués
Par lexplosion des tambours burlesques.
Je tourne mes yeux sottement épris
Vers ton corps lascif, que lamour efflanque.
Car nous endurons un égal mépris,
O toi la danseuse ivre, ô moi la saltimbanque.Des souffles cauteleux éteignent les quinquets
Tels des haillons, sous leur clinquant de rimes,
Puant la sueur et les vieux bouquets,
Mes vers ont gardé tes chaleurs intimes.
Mes vers sont pareils à des oripeaux.
Ah ! ce beuglement daffreuses musiques
Dorgues, cette odeur de crasse et de peaux !
Ce spectacle effronté de nos âmes publiques !
Les Lèvres pareilles
Lodeur des frézias senfuit
Vers les cyprès aux noirs murmures
La brune amoureuse et la nuit
Ont confondu leurs chevelures.Jai vu se mêler, lorsque luit
Le datura baigné de lune,
Les cheveux sombres de la nuit
Aux cheveux pâles de la brune.La fin balsamique du jour,
Blonde de frelons et dabeilles,
Perçoit, dans un baiser damour,
La beauté des lèvres pareilles.Lodeur des frézias senfuit
Vers les cyprès aux noirs murmures
La brune amoureuse et la nuit
Ont confondu leurs chevelures.
Faste des Tissus
Estompe ta beauté sous le poids des étoffes,
Plus souples que les flots, plus graves que les strophes.Elles ont la caresse et le rythme des mers,
Et leur frisson saccorde au blanc frisson des chairs.Revêts le violet des antiques chasubles,
Parsemé de léclair des ors indissolubles.Lencens apaise encor leurs plis religieux ;
Elles aiment les Purs et les Silencieux.Evoque, Océanide aux changeantes prunelles,
Le vert glauque où frémit lécume des dentelles.Jadis la gravité du velours se plia
Sur les seins de pavot et de magnolia.Le satin froid, où la ligne se dissimule,
Gris comme lolivier fleuri du crépuscule,Et la moire, pareille au sommeil de létang,
Où stagnent les lys verts et les reflets de sang,Le givre et le brouillard des pâles broderies,
Où les tisseuses ont tramé leurs rêveries,Parèrent savamment ta savante impudeur
Et ton corps où le rut a laissé sa tiédeur.Ressuscite pour moi le lumineux cortège
De visions, et sois larc-en-ciel et la neige,Sois la vague, ou la fleur des bocages moussus,
O Loreley, selon la couleur des tissus.Mes rêves chanteront dans lombre des étoffes,
Plus souples que les flots, plus graves que les strophes.
Litanie de la Haine
La Haine nous unit, plus forte que lAmour.
Nous haïssons le rire et le rythme du jour,
Le regard du printemps au néfaste retour.Nous haïssons la face agressive des mâles.
Nos curs ont recueilli les regrets et les râles
Des Femmes aux fronts lourds, des Femmes aux fronts pâles.Nous haïssons le rut qui souille le désir.
Nous jetons lanathème à limmonde soupir
Doù naîtront les douleurs des êtres à venir.Nous haïssons la Foule et les Lois et le Monde.
Comme une voix de fauve à la rumeur profonde,
Notre rébellion se répercute et gronde.Amantes sans amant, épouses sans époux,
Le souffle ténébreux de Lilith est en nous,
Et le baiser dEblis nous fut terrible et doux.Plus belle que lAmour, la Haine est ma maîtresse,
Et je convoite en toi la cruelle prêtresse
Dont mes lividités aiguiseront livresse.Mêlant lor des genêts à la nuit des iris,
Nous renierons les pleurs mystiques de jadis
Et lexpiations des cierges et des lys.Je ne frapperai plus aux somnolentes portes.
Les odeurs monteront vers moi, sombres et fortes,
Avec le souvenir diaphane des Mortes.
Virgo Hebraïca
Tu mapportes lardeur des nuits de Palestine.
Sur ton front, serein comme un feu dautel,
Brûle, sceau mystique, empreinte divine,
La gloire de ta race, ô fille dIsraël !Ton corps a les parfums du corps de Bethsabée,
Pâleur de lotus et de nénuphar.
Un saphir frémit, tel un scarabée,
Sur tes cheveux pareils aux cheveux de Tamar.Et tes bras arrondis semblent porter lamphore,
Ainsi que les bras nus de Rébecca.
Devant lennemi que ton peuple abhorre
Ta bouche a proféré le cri mortel : raca.La soif dAgar a fait trembler tes lèvres noires.
Debout, et bravant la lune au zénith,
Tu mappris le chant rouge des victoires,
Le rire de Jahel, les baisers de Judith.Tu mapportes lardeur des nuits de Palestine.
Sur ton front, serein comme un feu dautel,
Brûle, sceau mystique, empreinte divine,
La gloire de ta race, ô fille dIsraël !
Pour Une
Quelquun, je crois, se souviendra dans
Lavenir de nous.
Mon souci.
PsapphaDans lavenir gris comme une aube incertaine,
Quelquun, je le crois, se souviendra de nous,
En voyant brûler sur lambre de la plaine
Lautomne aux yeux roux.Un être parmi les êtres de la terre,
O ma Volupté ! se souviendra de nous,
Une femme, ayant à son front le mystère
Violent et doux.Elle chérira lembrun léger qui fume
Et les oliviers aussi beaux que la mer,
La fleur de la neige et la fleur de lécume,
Le soir et lhiver.Attristant dadieux les rives et les berges,
Sous les gravités dun soleil obscurci,
Elle connaîtra lamour sacré des vierges,
Atthis, mon Souci.
Intervalle crépusculaire
Tes yeux sous tes cheveux sont comme des poignées
De rayons à travers des toiles daraignées.Ton sourire dété, que laube colora,
Est pareil au sourire orgueilleux de Sara.Mon regard shypnotise à cette fauve boucle
Où le divin saphir épouse lescarboucle.Tes parfums indiens, tes onguents et tes fards
Etonnent la candeur simple des nénuphars.La haine de lamour et lamour de la haine
Se partagent mon cur et mon âme incertaine.La bienfaisante Mort montre dun pâle index
La colline lunaire où blondit le silex.Au lointain sexaspère et sexalte un arpège.
Je veux purifier mon âme dans la neigeVois, plus belle que le puéril Adonis,
Mourir Adonéa dans un linceul de lys.
Chevauchée
Les Ondines, ceignant les roseaux bleus du fleuve,
Ont des chansons de vierge et des sanglots de veuve.
Leurs gemmes sont les pleurs lumineux du passé.
Le Griffon salanguit en un songe lassé ;
Sur ses paupières a pesé la somnolence,Et ses ongles donyx ont rayé le silence.
Ouvre tes ailes, prends lessor, ivre du vin
Des automnes et des couchants, Monstre divin,
Sombre lion ailé, plus beau que la Chimère !
Chastement dédaigneux de la grâce éphémère,
Tu flattes ta hideur orgueilleuse, qui dort
Dun noir sommeil parmi les neiges de la Mort.Tes regards jaunes ont défié la lumière,
Et sur ton col, où ne fume point de crinière,
Une glauque nageoire ondule vers les flots.
Fuyant la lâcheté des antiques sanglots,
Je tresserai les fleurs vertes du sycomore
Emporte-moi jusquaux limites de laurore !
La Dogaresse
UN ACTE EN VERS
SCENE PREMIERE
Le palais des Doges. Fenêtres ouvertes sur la lagune. On entend de lointains accords de luths et de mandolines.
GEMMA
O Venise ! Jai lâme ivre des sérénades :
La musique a brûlé mes lèvres et mon front.
Les barques où, parmi la pourpre des grenades,
Rougit le rose frais des pastèques, sen vont
Sous la brise du soir ivre de sérénades.VIOLA
Le crépuscule, las de regrets et despoir,
Mire ses roux cheveux et ses yeux dun bleu noir
Il mapparaît ainsi quune femme fantasque,
Une femme voilée et riant sous le masque,
Que tente lamoureuse aventure du soir.GEMMA
Mon cur se ralentit, obscurément fantasque,
Selon le glissement des gondoles Le soir
Sapproche, souriant à demi sous son masque.
Les luths sinterrompent brusquement
VIOLA
Ah ! les luths se sont tus !GEMMA, écoutant
Voici, dans le couloir,
Un bruit de soie et dor On entend un frisson de robe. Voici la Dogaresse
Lombre de son regard mystérieux moppresse
Comme leau morte aux pieds rayonnants de la mer.VIOLA, comme en songe
Leau morte aux plis dormants GEMMA, la rappelant à la réalité
Voici la Dogaresse VIOLA, comme en songe
La contemplation des lagunes loppresse.
Je redoute la froideur pâle de sa chair
Et de ses yeux Elle recule comme saisie par un pressentiment.
SCENE IILa Dogaresse entre. Elle va vers la fenêtre. Pendant tout lacte, ses yeux restent fixés sur leau du canal.
LA DOGARESSE
Jai trop contemplé des lagunes.
Jai trop aimé leurs eaux sans remous, leurs eaux brunes ;
Elles mattirent comme un désastreux appel
Je ne défaille plus sous le charme cruel
Des accords et des chants Leau morte a pris mon âme.GEMMA
Les luths qui suppliaient, ainsi quun vaste appel,
Les voix qui sexaltaient, plus vives quune flamme,
Ne font plus tressaillir le palais, telle une âme.LA DOGARESSE
Jai fait taire les luths Le silence des eaux
A plus de volupté que les sons les plus beaux
Ah ! silence éternel où senlise mon âme !VIOLA, dans un cri deffroi :
Oh ! ne contemplez pas les lagunes !LA DOGARESSE, à Viola :
Dis-moi,
Nas-tu point vu, sur leau sans clartés et sans voiles,
Un mystère dazur et détranges étoiles ?
Vers la nuit, nas-tu point frissonné, comme moi,
Dun immense désir dans un immense effroi ?GEMMA, sapprochant de la fenêtre :
Le ciel bariolé détruit ses mosaïques,
Il seffrite, il seffondreLA DOGARESSE
O graveViola,
Nas-tu point frissonné quand le soir révéla
Les verts hallucinants et les bleus magnétiques
De leau morte, les bleus dabîmes et les verts
Sinsinuant en nous comme un songe pervers ?
Ah ! leau morte !VIOLA
Mais la stupeur de lautomne ivre !
Le couchant qui saffirme en des clameurs de cuivre
Et qui séteint, plus doux quun musical soupir !
Les murs où, comme un sphinx, le soir vient saccroupir
Les vignes de la nuit, fiévreuses et funèbres,
Où sourd confusément le vin noir des ténèbres !GEMMA
On croit voir refluer votre ondoyant manteau
Sur un rythme pareil au roulis dun bateau.LA DOGARESSE, comme hallucinée
Londe nocturne ma dévoilé ce mystère :
Une mort amoureuse et pourtant solitaire,
Un silence oublieux où dorment les sanglots,
Un sommeil violet dans la pourpre des flotsGEMMA
Détournez vos regards fébriles !LA DOGARESSE
Leau mappelle
Leau mattireGEMMA, suppliante
MadoneVIOLA
Oh ! vous êtes plus belle
Quau matin nuptial et bleu de Séraphim
Où riaient, à travers lencens de la nef grise,
La harpe dAzraël et le luth dEloïm,
Où les cloches jetaient leurs lys dor sur Venise !La Dogaresse sort lentementGEMMA
La lumière qui meurt à lOccident se brise,
Et le soir sengourdit en son verger dazur.VIOLA
Au fond de ma tristesse il sommeille une joie.UNE VOIX DE FEMME, du dehors
Elle se noie !VOIX DE LA FOULE.
Elle se noie !VIOLA, dans un grand cri
Elle se noie !
Mon âme se débat comme en un rêve obscurGEMMA
Comme elle, qui sen va vers la mer, jagonise
Leau replie en rampant ses mille anneaux dazur
Sur celle que jaimaisVIOLA
Les lagunes lont prise.
Les cygnes sauvages
CHANSON NORVEGIENNE
CHUR
Comme un vol de cygnes sauvages,
Battements dailes vers le Nord,
Passe le vol des blancs nuages,
Chassés par la bise qui mord.RECIT
Viens, nous respirerons les parfums de la neige.
Les brumes auront le bleu de tes regards froids.
Tes cheveux sont la nuit des sapins, et ta voix
Est lécho des sommets que la tempête assiège.CHUR
Comme un vol de cygnes sauvages,
Battements dailes vers le Nord,
Passe le vol des blancs nuages,
Chassés par la bise qui mord.RECIT
Les yeux lointains des loups guetteront ton sommeil.
Le vent victorieux et la mer magnanime
Rafraîchiront ton front où lespoir se ranime :
Tu te réjouiras de la mort du soleil.
CHUR
Comme un vol de cygnes sauvages,
Battements dailes vers le Nord,
Passe le vol des blancs nuages,
Chassés par la bise qui mord.RECIT
Viens, lécho des sommet que la tempête assiège
Vibre dans la candeur farouche de ta voix
Viens, nous effeuillerons les rires dautrefois,
Viens, nous respirerons les parfums de la neige.CHUR
Comme un vol de cygnes sauvages,
Battements dailes vers le Nord,
Passe le vol des blancs nuages,
Chassés par la bise qui mord.RECIT
A travers une nuit plus sainte que la mort,
Tu glisses pâlement, tel un cygne sauvage,
O Svanhild ! et lon voit sur on profond visage
Lhéroïque blancheur des Neiges et du Nord.CHUR
Je prendrai comme les nuages
Chassés par la bise qui mord,
Et comme les cygnes sauvages,
Mon élan vers le ciel du Nord.
Les Morts aveugles
Les Morts aveugles sont assis dans les tombeaux,
Ils ouvrent leurs yeux larges et stupides
Devant la lueur rouge des flambeaux,
Et leurs yeux béants sont des gouffres vides
Dardant vers la nuit leurs regards stupides,
Les Morts aveugles sont assis dans les tombeaux.Je viendrai maccroupir sur la pierre lépreuse
Où la fièvre suinte en âcres moiteurs.
Tel quun faux soupir de fausse amoureuse,
Le jour éteindra ses rayons menteurs.
Dans lombre exhalant ses lourdes moiteurs,
Je viendrai maccroupir sur la pierre lépreuse.Mais je retrouverai mes regards dautrefois,
Je te reverrai de mes yeux daveugle.
Comme un mâle en rut qui brame et qui beugle,
Je ferai crier tes os sous mon poids
Et, tournant vers toi ma prunelle aveugle,
Lamour rallumera mes regards dautrefois.Tu viendras taccroupir sur la pierre lépreuse
Et geindre parmi les âcres moiteurs,
Et tes faux soupirs de fausse amoureuse
Ressusciteront nos baisers menteurs.
Dans lombre exhalant de lourdes moiteurs,
Nous nous accroupirons sur la pierre lépreuse.
Les Vendeuses de Fleurs
Elles attendent, dans lor bleu dun réverbère,
Quand la nuit des cités tragiques délibère
Au pied dun réverbère.Elles attendent Et, frissonnant de dégoût,
Les Fleurs, sous leurs doigts gris, leur haleine dégout,
Ont blêmi de dégoût.Lâpre fraternité de leurs petites haines
Epie en frémissant les Vendeuses obscènes
Que menacent leurs haines.Les violettes ont une âme de venin
Les lilas, affectant un sourire bénin,
Composent leur venin.Les Vendeuses, mâchant des relents de rogommes,
Roulent leurs yeux pareils aux yeux rouges des hommes
Où luisent les rogommes.Maléfiques, les Fleurs distillent lopium
Et le haschisch de leurs parfums Le simple rhum
Saiguise dopium.Les Fleurs font miroiter leurs gloires orgiaques
Dans la boue, et font rire, au creux sombre des flaques,
Les rêves orgiaques.Les Fleurs ont recueilli les miasmes du Sud.
Leur mémoire, profonde ainsi quun soir Talmud,
Sait les poisons du Sud.Les Vendeuses, avec des rires dhystériques,
Jettent, en éructant leurs impudents cantiques,
Des appels dhystériques,Et leur bave sanglante a souillé le trottoir
Les Vendeuses, avec des clameurs dabattoir,
Roulent sur le trottoir.
La Douve
Laube a des pas furtifs de louve
Et des yeux de chacal
De mes mains jai creusé la douve ;
Jai bâti, sans vassal,
La tour aux murs noirs qui tencloître.
Ton épouvante voit saccroître,
Pareil à lenflure dun goitre,
Mon amour féodal.Que mimporte ton regard triste,
Moiré, tel un pigeon ?
Quimporte à mon trouble égoïste
Le rosier sans bourgeon ?
Je suis aussi lâche quun homme
Et je tordonne et je te somme
De languir en mes baisers comme
En un étroit donjon.Et je maintiendrai sur ton sexe
Mon droit de suzerain :
Tu briseras ton front complexe
Contre mon front dairain.
Lasse de voir tomber la brume
Dun ciel malade damertume,
Dans lombre où lespoir se consume,
Tu périras de faim.
Explicit Liber Veneris Caecorum
Dans le frais clair-obscur bleuissent des lumières :
Viens rêver de la Mort Jadore tes paupières.Les siècles ont glissé sur nos fronts endormis,
Plus légers et plus doux que des rires amisEt le ruissellement des feuilles de pivoine
Pleut dans notre cercueil donyx et de sardoine.Large comme lamphore aux mains de Rébecca,
Ton flanc pâlit parmi les pleurs dharmonica.Autour de nous sattarde un souffle de miracles :
Cest lheure où se répand la paix des tabernacles.
Les cyprès et les ifs aux silences dévots
Gardant lurne d grès où dorment les pavots.Chère, la mort aux mains ouvertes et prodigues
Accueille indulgemment le poids de nos fatigues,La Mort qui se détache, ainsi quun bas-relief,
Aux murs de ce tombeau plus vaste quune nef.Dans la bénignité du soir et des lumières,
Viens rêver de la Mort aux divines paupières.