Oeuvre
poétique
Sillages,
1908
Invocation
Malédiction sur un Jardin
Sonnet pour la Lune
Amata
Vêtue
Dans un Verger
Jai jeté mes Fleurs
Elle passa
Regard en arrière
Devant l'été
Dans un Chemin de Violettes
A une Ombre aimée
En jetant l'Ancre
Hymne à la Lenteur
Réconciliées
Chair des Choses
Glas
Pour lune, en songeant à lautre
Enseignement
Petit Poème érotique
Elle règne
Union
Devant le couchant
Pareilles
Ami le Vent
Pendant quelle dormait
Revenue
Profession de Foi
Mon Cur est lourd
La Maison du Passé
Allons dans le soir
Sur le rythme saphique
Entre dans mon Royaume
Thrène
Nuptiale
Conte de Fée
Quelques Sonnets imitant les Sonnets de Shakespeare
A mon Amie H.L.C.B.
Invocation
Dans lHadès souterrain où la nuit est parfaite
Te souviens-tu de lîle odorante, ô Psappha ?
Du verger où lélan des lyres triompha,
Et des pommiers fleuris où la brise sarrête ?Toi qui fus à la fois lamoureuse et lamant,
Te souviens-tu dAtthis, parmi les ombres pâles,
De ses refus et de ses rires, de ses râles,
De son corps étendu, virginal et dormant ?Te souviens-tu des hauts trépieds et de leurs flammes ?
De la voix dEranna, sélevant vers la nuit,
Pour lhymne plus léger quune aile qui senfuit,
Mais que ne perdra point la mémoire des femmes ?Ouvre ta bouche ardente et musicale Dis !
Te souviens-tu de ta maison de Mytilène,
Des cris mélodieux, des baisers dont fut pleine
Cette demeure où tu parus et resplendis ?Revois la mer, et ces côtes asiatiques
Si proches dans le beau violet du couchant,
Que, toi, tu contemplais, en méditant un chant
Sans faute, mais tiré des barbares musiques !Le Léthé peut-il faire oublier ces vergers
Qui dorment à labri des coups et des vents maussades,
Et leurs pommes, et leurs figues, et leurs grenades,
Et le doux tremblement des oliviers légers ?Peut-il faire oublier le pas lassé des chèvres
Vers létable, et lodeur des vignes de lété ?
Dors-tu tranquillement là-bas, en vérité,
Toi dont le nom divin est toujours sur nos lèvres ?Toi qui fus la prêtresse et légale des Dieux,
Toi que vint écouter lAphrodite elle-même,
Dis-nous que ton regard est demeuré suprême,
Que le sommeil na pu semparer de tes yeux !Parmi les flots pesants et les ombres dormantes,
Toi qui servis lEros cruel, lEros vainqueur,
LEros au feu subtil qui fait battre le cur,
As-tu donc oublié le baiser des amantes ?Les vierges de nos jours égalent en douceur
Celles-là que tes chants rendirent éternelles,
Les vignes de Lesbos sont toujours aussi belles,
La mer na point changé son murmure berceur.Ah ! rejette en riants tes couronnes fanées !
Et, si jamais lamour te fut amer et doux,
Ecoute maintenant et reviens parmi nous
Qui taimons à travers lespace et les années !
Malédiction sur un Jardin
Fane-toi, beau jardin dont jaimais les odeurs,
Où sattardaient, plaintifs et las, les vents rôdeurs.
Que périssent demain tes miels et tes odeurs !Et que dinfâmes vers rongent le cur des roses !
Que penchent les pavots et les pivoines closes !
O jardin, que le soir fasse mourir tes roses !Vienne le vent mauvais qui tuera ces jasmins
Quelle cueillit hier, en passant, de ses mains
Qui restaient pâles dans la pâleur des jasmins !Voici que monte et que saccroît le flot des herbes
Furieuses autant que les vagues acerbes
Que monte la marée invincible des herbes !Et que ce flot tenace étrangle les grands lys
Pareils à sa blancheur et quelle aimait jadis !
Que soit anéanti le dernier de ces lys !Que le passant dénonce et détruise ces ronces,
Dont laccueil est pareil aux plus rudes semonces,
En maudissant le mal infligé par ces ronces !Jardin, pourquoi serais-tu beau, jeune et charmant,
Toi qui ne reçois plus mes pas fiévreux damant
Et qui nabrites plus son jeune corps charmant ?Je tabandonne aux yeux futurs, je te délaisse !
Puisque tu ne plais plus à la belle maîtresse
Qui taimait, à mon tour, jardin, je te délaisseBeau jardin où nos pas ne ségareront plus,
Reçois des étrangers les longs soins superflus !
Fane-toi, beau jardin ! Elle ne maime plus.
Sonnet pour la Lune
Protectrice de ce qui sefface et qui fuit,
Souveraine des bois, des sommets et des rives,
Toi qui prêtes un songe illusoire aux captives
Que le malheur inné de leur race poursuit,Toi dont le regard froid et mystique traduit
Le pâle amour de nos âmes contemplatives,
Toi qui fais miroiter largent vert des olives,
Toi qui daignes sourire aux filles de la nuit,Toi qui règnes sur les grenouilles, sur les lièvres,
Sur les eaux, les marais où sommeillent les fièvres,
Les fleuves et les mers que tu sais engourdir,Lève-toi ! Je tépie à lombre dune berge !
Mon cur na plus que le vide de son désir,
Et jaime vainement létoile la plus vierge !
Amata
« Je ne veux que le sourire de ta bouche »
Dis, que veux-tu de moi qui taime, ô mon souci
Et comment retenir ton caprice de femme ?
Prends mes anneaux Prends mes colliers Et prends aussi
Ce que jai de plus rare et de plus beau : mon âme.Si mon très grand désir timportune, ce soir
Je me refuserai la douceur de ta couche
Et je dissimulerai mon fiévreux désespoir,
Car je ne veux que le sourire de ta bouche.Ton vouloir est mon vu, mon désir est ma loi,
Et si quelque étrangère apparaît plus aimable
A tes regards changeants, prends-la, réjouis-toi !
Moi-même dresserai le lit doux et la tableO toi que je verrai dans les yeux de la mort !
Que ne peux-tu me demander, à moi qui taime ?
Je mets entre tes doigts insouciants mon sort,
O toi, douceur finale, ô toi, douleur suprême !
Vêtue
I
Ta robe participe à ton être enchanté,
O ma très chère ! Elle est un peu de ta beauté.La respirer, cest ton odeur que lon dérobe.
Ton cur intime vit dans les plis de ta robe,Lodeur de nos baisers anciens est dans ses plis
Elle se ressouvient de nos divins oublis.En mon être secret je suis presque jalouse
De létoffe qui suit ton corps et qui lépouse.Jose te lavouer, en un soir hasardeux
Où lon sexprime enfin Nous taimons toutes deux.Davoir été si près de ta douceur suprême,
Ta robe est ma rivale, et cependant je laime
II
Tu naimes déjà plus ta robe de jadis,
Soyeuse et longue ainsi quun irréel iris.Mais moi je laime et je la veux et je la garde.
Pour moi, le passé reste et lautrefois sattarde.Jadore ces chers plis du voile transparent
Qui nenveloppe plus ton corps indifférent.Garde-moi, parfumée ainsi quune momie,
Ta robe des beaux jours passés, ô mon amie !
Dans un Verger
PERSONNAGES
PSAPPHA -- ERANNA -- LETRANGERE -- ATTHIS -- DIKA -- DAMOPHYLA
CHOEUR DES VIERGES
GURINNO -- GORGO -- EUNEIKA -- MEGARA -- ANAGORA -- TELESIPPA
Un verger de Mytilène, vers la fin dun après-midi dété.
Les vignes, chargées de grappes, se déroulent jusquà la mer. Le soleil brûle.Au lever du rideau, Eranna tire quelques sons du paktis, mais ses mains retombent. Epuisée par la chaleur, elle parle dune voix faible.
SCENE PREMIERE
Eranna, reposant le paktis contre un tronc dolivier.
O vierges, le soleil est à son apogée.
Maître implacable, il règne et pèse sur lEgée.
Je suis lasse et ne sais plus tirer du paktis
Lode à lAphrodita ni lhymne à lAdonis.Atthis, séventant avec effort
Tu nous brûles, soleil !
Dika
O soleil, tu nous brûles !
Damophyla
Vers le soir tombera la paix des crépuscules,
Il le faut espérer enfin, car nous souffrons
De ce pesant soleil abattu sur nos fronts.Euneika
Voici que monte, ainsi quun éclat de cymbales,
Infatigablement le long cri des cigales.Gurinno
Grandement fatigués par lété desséchant,
Les bergers sur la route ont suspendu leur chant.Eranna
Puisque le dur soleil est le maître des choses,
Se tournant vers Dika
Tissons, Dika, les brins de fenouil et les roses,
Toi qui seule entre nous sais parer les autelsAtthis
LAphrodita sourit aux fleurs que tu lui donnes
Et tes guirlandes sont chères aux Immortels.Eranna
De tes très tendres mains tresse-leur des couronnes,
Dans ce verger, si doux à labri du soleil,
Où des feuillages tombe et coule le sommeil.
Au loin se répandait un thrène de voix basses.
SCENE II
Une voyageuse, les vêtements couverts de poussière entre, timide, hésitante et regardant autour delle.
Atthis
Une étrangère approche à pas lents.
Eranna
Elle est belle.
Dika
Ses yeux ont le regard jeune et fier des vainqueurs.Damophyla
La nouvelle venue est digne de nos churs
Atthis
Elle sapproche, lente et lasse.
Eranna
Allons vers elle.
Se levant et sapprochant de létrangère
Toi qui viens à travers les vignes de lété,
Réjouis-toi de ta jeunesse et ta beauté !
Et que, reconnaissant le rythme aux strictes lois,
Le sarbitos docile obéisse à tes doigts
Imprégnés de fenouil, de roses et de menthe.
Avec un intérêt croissantTes voiles sont de pourpre et tes parfums sont doux.
Vierge pareille aux fleurs, que cherches-tu de nous ?Létrangère
Je porte le salut de ma ville natale
A Psappha de Lesbos, illustre par ses chants.Eranna
Salut ! Ici le cri strident de la cigale
Sadoucit, plus lointain, sous les rameaux penchants,
Et le repos est doux sur une couche molle.
Nos churs alterneront le chant et la parole
Pour te plaire et la brise est plus aimable ici.Dika, apportant à la voyageuse une amphore et une coupe
Il nest rien de plus doux que leau fraîche. Voici
Leau de la source pure au flanc de la montagne.Gurinno
Je tapporte un rayon de miel, ô ma compagne !
Plus frais que le nectar et plus doré que lor.Damophyla
Console ta fatigue, allonge ta paresse
Dans ce verger où de beaux chants ont pris lessor
Plus rapides que les oiseaux de la Déesse.Mégara
Veux-tu, pour rafraîchir ton front las, un coussin
Dun travail de Lydie aux couleurs délicates ?Dika
Et veux-tu des iris plus beaux sur un beau sein ?
Télésippa
Voici du mélilot.
Euneika
Voici des aromates.
Voici des fruits dorés ;Eranna, détachant le paktis dun geste solennel
Et voici le paktis
Qui célèbre lhymen et pleure lAdonis.
On le suspend devant lautel aux jours de fête.
Plus doux que le sommeil, plus fort que la tempête,
Lui seul calme le front de lEros irrité.
Il se répand sur la montagne et sur la berge
Et fait frémir de joie et dorgueil la cité.
Le voici Chante-nous avec son aide, ô vierge !
Les hymnes rituels de ton pays lointain
Qui pleurent une mort ou comblent un festin.Létrangère
Plus tard je chanterai pour vous plaire, ô très belles !
Je suis lasse davoir erré Mais grâce aux Dieux
Je me repose enfin parmi vos churs heureux.Une pause
Parlez-moi de Psappha, mes compagnes nouvelles ;
Dites-moi ce que sont ses cheveux et ses yeux,
Afin quen vieillissant je bénisse les Dieux
Davoir cueilli la fleur de ses grâces Jécoute,
Tel un pâtre lassé par lardeur de la route
Se réjouit du bruit des feuilles et de leau.Avec une curiosité brûlante
Elle est ardente et jeune et son visage est beau ?
Dika
Ses cheveux sont plus noirs encore que laile ombreuse
De la nuit noire.Atthis
Et son langage est lent et doux,
Car elle parle ainsi quune triste amoureuse.Gurinno, interrompant
Tout ce qui lenvironne est lumineux et doux,
Les étoiles, autour de la lune divine,
Voilent leur clair visage alors quelle illumine
La terre Ainsi paraît celle-là parmi nous.
Son front est couronné de graves violettes.Gorgo
Elle prête sa voix aux Déesses muettes.
Dika
Je dirai ses yeux bleus, comparables à leau.
Mégara
Moi je comparerai très bien à larbrisseau
Jeune et souple son corps virginal
Eranna
A quoi puis-je
Comparer cette voix très glorieuse, orgueil
De Piéria dont le doux Lesbos est le seuil,
Et qui charme le cur de ceux quEros afflige ?
Beaucoup plus mélodieuse que ce paktis
QuHermès tira de la tortue au temps jadis,
Et que le messager du printemps, immortelle
Comme eux-mêmes, elle a chanté devant les Dieux.
La persuasion sétonne devant elle
Après une légère pauseEt que dirai-je encor de la voix éternelle ?
Divine et sélevant à la hauteur des cieux,
Dédaignant la louange ou le blâme des hommes,
Elle résonne, et nous, les chants jeunes, nous sommes,
Selon sa volonté, tourmentés ou joyeux.
Parfois elle caresse, et parfois se courrouce,
Et parfois se lamente, au hasard du mélos.
Elle est incomparableLétrangère, se tournant vers Eranna
O vierge à la voix douce,
Quel est ton nom ?Eranna
Je suis Eranna de Télos.
Létrangère
O toi dans ses beaux churs lunique et la première !
« Désormais une vierge aussi sage que toi,
Dit-elle, en aucun cas ne verra la lumière »
Et ces mots très lointains sont venus jusquà moiSe rapprochant dEranna
Vierge, demeure ainsi, debout et face à face,
Dévoilant la douceur qui sourit dans tes yeux.
Chère à Psappha, chère à Lesbos et chère aux Dieux,
Fleuris dans ta splendeur, ô gloire de ta race !Eranna
Les mots que tu me dis sont bienveillants et doux
Avec une humilité altière
Le désir de Psappha me rendit glorieuse.
Quelquun, dans lavenir, se souviendra de nous,
Je le croisLEtrangère
Réjouis ton cher cur dorgueilleuse !
Car ton nom sera grand dans lavenir lointain,
Puisque tu tes mêlée aux churs blonds des Piérides.
Tu joignis au laurier le fenouil et le thym
Et doux est ton labeur, ô vierge aux yeux limpides !
Ce très noble labeur, noblement accompli !
Le sort des chants obscurs entassés dans loubli
Nest pas le tien. Salut !Eranna
Si je suis éternelle,
Si mon laurier naissant grandit et triompha,
Cest quil fleurit à lombre illustre de Psappha
Et mon éternité splendide me vient delle.
Mais, vous toutes sur qui tomba son beau regard,
Dites à létrangère, ô belles ! votre part
Dans la gloire de la Poétesse divine
Et vos beaux noms.Euneika
Je vins jadis de Salamine
Et je suis Euneika.Gorgo
Moi, Gorgo.
Dika
Moi, Dika.
Atthis
Je suis la bienheureuse Atthis quelle invoqua
Lorsque la douce lune illuminait la terre.Se tournant vers lEtrangère
Te souvient-il, toi que lamour delle conduit
Vers nous ? Elle chantait : « Il est plus de minuit,
O belle ! lheure passe et je dors solitaire »Eranna
Très désirable Atthis, vierge à la douce voix
QuApollon attentif a lui-même écoutée !
Redis avec orgueil que Psappha ta chantée
Alors quelle taimait aux longs jours dautrefois.
Gurinno, pâle encor de ta vaine tendresse,
Et Gorgo, qui la rassasias pleinement,
Toi dont elle vanta le savoir et ladresse,
Louez les Dieux de ce quelle fut votre amant !
Dites que ses beaux chants vous firent éternelles,
Que celle qui chanta votre aimable pâleur,
Votre forme pareille aux lys dor, ô très belles !
Ayant conne le lit dazur des Immortelles
Le quitta pour lamour de vos bouches en leur,
Quelle chanta ses chants pareils à la colère
Du vent sur la montagne en lespoir de vous plaire.Se tournant vers Damophyla
Damophyla, dis à celle qui vient vers nous
Apportant le salut de sa ville avec elle,
Que ton chant, composé sur le divin modèle,
Honora lArtémis aux traits cruels et doux,
Et que tu célébras ses flèches sur les berges,
Lombre de ses forêts, le beau chur de ses vierges,
Toi-même étant promise à la virginité.Damophyla, se tournant vers lEtrangère
Salut !
Létrangère
Réjouis-toi jusquà léternité,
O gracieuse, et que ton doux nom soit chanté !
Que ta gloire traverse, à la nage, lespace
Du Fleuve, traversant le vaste flot des morts !
Car toujours tu gardas le souci des accords,
Des choses nobles et belles, et de ta race.Se tournant vers le chur
Vierges, grâce à lEros et grâce aux beaux travaux
Que fit pour vous Psappha, vous êtes glorieuses.Eranna
Voyez, ô chur sacré des belles amoureuses !
Le soir descend sur les oliviers et les eaux.Létrangère
Salut au soir, dont la lumière dhyacinthe
Ne blesse point les yeux !Eranna
Vers la montagne éteinte
Sentoure dombre ainsi que dun long voile noir.Damophyla
Cest lheure où les troupeaux retournent vers létable
Et les bergers vers le foyer et vers la table.Mégara
Lenfant lasse revient vers la mère.
Létrangère
O doux soir,
Tendre soir, fils de Zeus !Eranna
O soir, ô vénérable !
Toi qui fais oublier le dur labeur du jour,
Ramène-nous vers le festin et vers lamour
Et rallume la torche et prépare la table !Gurinno
Voici que se prépare enfin la belle nuit,
Entre des bras très blancs quelle nous soit doublée !Eranna, se tournant vers lautel de lAphrodita
Jinvoque la Déesse en mon âme troublée,
Celle qui triomphe à lapproche de la nuit,
Celle qui sait tisser les trames de la ruse !Damophyla
Quelle amène vers moi la belle qui me fuit,
Que je veux attirer, qui raille et qui refuse
Mes présents Quelle vienne encore maintenant
Vers mon constant amour ! Que je sois délivrée
De mes cruels soucis !Atthis
Quelle me soit livrée
Cur et corps, celle qui me traite injustement,
Celle qui me trahit et me dompte, qui brise
Mon âme même par la détresse et méprise
Ma beauté pour un être inférieur et vil !Eranna
Reçois, fille de Zeus, Déesse au cur subtil,
Répandu sur ton cher autel, ce lait de chèvres,
Et ce miel, et ce vin qui ressemble au nectar.
Si jamais ton doux nom a fleuri sur nos lèvres,
Viens parmi nous, ayant attelé ton beau char !On entend au dehors une lamentation orientale, terrible et prolongée
Cest la voix de Psappha, qui pleure et lamente
Se tournant vers lautelDéesse, souviens-toi de Psappha
Gorgo
Sois clémente !La terrible lamentation se prolonge
Eranna
O vierges, déchirez vos tuniques de lin.
Car Psappha meurt LEros a fondu sur son âme.Atthis
Comparable au tonnerre est le courroux divin.
Eranna
Comparable à léclair est sa terrible flamme.
Atthis
Lamour parle à travers un songe.
Gurinno
Lamour ment.
Gorgo, sans lentendre
Lamour nest pas heureux.
Dika
Lamour nest pas clément.
Eranna
Prends pitié de nos curs tourmentés, ô Déesse !
Lesbos est le plus beau dentre les beaux autels
Et Psappha ta louée en des chants éternels.
Kupris, ne courbe point son front sous la détresse !
SCENE III
Psappha entre. Elle est voilée de voiles noirs très épais.
Psappha
LEros a brisé mon âme, comme un vent
Des montagnes tord et brise les grands chênes.Eranna
Ton cur na point pitié des maux que tu déchaînes !
Eros, être fatal, amer et décevant !Le Chur
Eros, suprême Eros !
Eranna
De vos lèvres amères,
Amantes, célébrez le tisseur de chimères !
Je maudis ta douceur, Eros cruel et beau !Le chur
Eros !
Eranna
Soudain un feu subtil court sur ma peau,
Je voudrais te louer, mais ma langue est brisée.Le Chur
Eros !
Eranna
Un tremblement magite toute
Le Chur
Eros !
Psappha sort lentement
Létrangère
Elle sen va vers toi qui guéris et consoles,
Pâle Perséphona !Eranna
Je nai plus de paroles.
Lombre de la douleur sempare de mes yeux.Hadès est fort, et vous êtes jaloux, ô Dieux !
Damophyla
Vierges, ninvoquons plus lirritable Déesse
Qui se plaît à dompter nos curs par la détresse.
Elle est différente, aveugle, ingrateEranna, se relevant
O toi
Qui railles la pitié, la justice et la foi,
Aphrodita changeante, implacable Immortelle
Tu jaillis de la mer, périlleuse comme elle.
La vague sous tes pas se brisait en sanglots.
Amère, tu surgis des profondeurs amères,
Apportant dans tes mains langoisse et les chimères,
Ondoyante et perfide, en tout semblable aux flots.
Sur ces dernières paroles, une messagère entre, essoufflée, très pâleLa messagère
O vierges, elle expire à lombre de Leucade !
Réunissez vos churs O lamentation
Sur Psappha, sur Lesbos, sur nous et sur Leucade !
Chantant avec fureur son invocation,
Et sanglotant ainsi que rit une Ménade,
Elle atteignit la roche et se précipita.
Le ChurO lamentation !
Quelques-unes, très bas
Eros !Dautres, plus bas encore
Aphrodita !
Elles se prosternent, le front dans la poussière
Damophyla
Psappha la délicate a subi la colère
Des Dieux qui, souriants, poursuivent leur dessein.
Déchirez vos péplos et frappez votre sein,
O vierges !Eranna
Elle expire et que pouvons-nous faire ?
Coupez vos beaux cheveux en leur forceLe Chur
O Psappha !
Damophyla
O toi dont le laurier grandit et triompha
Parmi nous, se peut-il que tu meures, Psappha !O toi que nous aimions, ô lillustre, ô Psappha !
Létrangère
Se levant soudain au milieu du chur prosterné
Vierges, souvenez-vous, en vos âmes confuses !
La commune douleur sur le commun trépas
Respecte la maison des serviteurs des Muses,
Cette auguste maison où le deuil nentre pas.
Ne pleurez plus ! Ceignez vos jeunes fronts de roses,
De celles-là qui sont heureusement écloses,
Et la douleur nayant point fait baisser vos yeux,
Chantez comme lon chante en la maison des Dieux !Les vierges, obéissant à lordre, ceignent leurs fronts de roses tressées,de laurier et de thym et ressaisissent leurs paktis. Le rideau tombe.
Jai jeté mes Fleurs
Cest en vain que, pour moi, ma raison sévertue,
Car je naime que ce qui me raille et me tueEt ma grande douleur terrible, la voici :
Partout je redirai : Je ne suis pas dici.Je nai rien calculé, je suis née ivre et folle.
Au hasard, jai semé mon âme et ma parole.Jai donné mes baisers et mes fleurs et mes lais,
Et je nai point compris que je me dépouillaisJaime le vent qui fait les pires catastrophes,
Lencens mortel, les soirs fiévreux, le vin des strophes.Si je ne puis mourir dune très douce mort
Où je mexhalerais sans cris et sans effort,Que retombe sur moi leffroi dun beau désastre,
Lécroulement dun temple ou la chute dun astre !Et que je disparaisse au regard des humains,
Ayant jeté mes fleurs au hasard des chemins.Que, si la Destinée est à ce point clémente,
La nuit mensevelisse et le vent me lamente !Et dans ce long repos quaucun mot ne traduit,
Que je dorme parmi les choses de la nuit.
Elle passa
Jétais pareille à la voyageuse recrue,
Lasse enfin des courants et des vents et du sort
Et qui naspire plus quau bon sommeil du port
Miraculeusement vous mêtes apparueEt vous ressembliez à tout ce qui mest cher,
Aux jardins de juillet dans leur douceur croissante,
Aux parfums respirés au détour dune sente,
Aux lys graves, aux clairs de lune sur la mer.Semblable à celles-là quune langueur accable,
Sachant que vous étiez mon fragile avenir,
Je vous regardais vivre et briller et fleurir.
O lys parfait, ô clair de lune irréprochable !Joubliai que je viens derrer sur des chemins
Trop rudes Malgré moi je me suis arrêtée
Et cependant, ô belle à la voix enchantée !
Je pleure de sentir mon cur entre vos mains.
Regard en arrière
Jadmirais autrefois les splendides vainqueurs
Vers qui monte la flamme extatique des curs.Mais je naime aujourdhui que les vaincues très calmes
Dont le sang fier ternit la verdure des palmes.Moi qui compte à pas lents le chemin du retour,
Jaimais hier la gloire évidente du jour.Mais je sers aujourdhui la nuit, ma souveraine,
Qui seule inspire une âme orgueilleuse et sereine.Parmi le peuple, hier encor je contemplais
Dun regard ébahi le fronton des palais.Je naime maintenant que les grandes ruines
Où tardent, en pleurant, les présences divines.Je me tais, je menfuis et dun geste lassé
Je drape sur mon cur la pourpre du passé.Quun hasard guide enfin mon désespoir tranquille
Vers leau dune oasis ou les berges dune île,Où je puisse dormir, mon voyage accompli,
Dans la sécurité profonde de loubli.
Devant lété
Voici lété Les jours sont trop longs, mon amie,
Lombre tarde On attend lheure du grand repos,
Des lys plus odorants, de la cloche endormie,
De la grande fraîcheur des feuilles et des eaux.Je mattriste de la clarté qui se prolonge.
Mon cur est lennemi des midis éclatants,
Et malgré que les jours soient beaux comme un beau songe,
Cette heure qui me plaît, je lattends trop longtemps.Je le sais, le beau jour dore ta chevelure
Large et blonde et qui se réjouit du soleil,
Mais je préfère à tout cette tristesse pure
Et cet ennui final qui mènent au sommeil.Jadore ton visage et je préfère lombre
Mystérieuse où je ne puis que lentrevoir
Je préfère à ton clair regard ton regard sombre.
Belle, tu mapparais plus belle vers le soir.Dans lespoir de cette heure où tout désir sémousse,
Oublions la splendeur dure des jours trop longs.
Dans le désir et le regret de la nuit douce
Par ces longs soirs dété trop lumineux, allons...Moi, je me baignerai dans cette ombre illusoire
De tes cheveux et de tes seins et de tes bras
En songeant à la paix, la douceur et la gloire
Dun beau soir violet qui ne sachève pas.
Dans un Chemin de Violettes
Dans lair la merveilleuse odeur de violettes,
Nos doigts entrelacés et nos lèvres muettes.Les rosiers roux ont la couleur de tes cheveux
Et nos cur sont pareils Je veux ce que tu veux.Tout le jardin autour de nous, ma bien-aimée,
Et la brise embaumant ta face parfumée.Nulle na la splendeur de tes cheveux flottants
Ni le charme de ton sourire, ô mon printemps !De tout mon cur avide et chantant je te loue.
Nulle na le contour précieux de ta joue,Nulle na ce regard incertain qui me plaît,
Mêlé de gris aigu, de vert, de violet.Dans lénorme univers nulle ne te ressemble,
Cest pourquoi près de toi mon désir brûle et tremble.Je le sais, ton regard na pas de loyauté
Et ta bouche a menti Que jaime ta beauté !Règne sur moi toujours, préférée et suprême
Que tes plus petits pas sont charmants Que je taime !
A une Ombre aimée
Lespoir de vivre ailleurs des jours clairs mabandonne
Et je célèbre ici la fête de lautomne.Au-dessus de ma porte, avec un regret doux
Et chantant, je suspends les guirlandes dor rouxQuune femme au regard que nulle mort nétonne
Vint tresser, en pleurant sur la mort de lautomneMa maîtresse dhier, nous ne fûmes jamais
Un couple harmonieux Autrefois, je taimais..Je goûte en ce baiser que ta bouche me donne
Lodeur de lherbe humide et des feuilles dautomne,Lodeur lourde des lourds raisins, et cette odeur
De pavots morts que jette au loin le vent rôdeurSeule dans mon jardin fané je me couronne
De feuillages et de violettes dautomne
En jetant l'Ancre
I
Sur le Mode majeur
Je sens croître lennui des livres vieux et sages,
Donnez-moi, donnez-moi des mâts et de codages !Je ris en jetant lancre ! Au hasard du vent fou,
Du flot capricieux, jirai je ne sais où.Mon corps est moins pesant et mon âme sallège,
Car je ne reviendrai jamais Où donc irai-je ?Puisquon y voit des ciels et des aspects nouveaux,
Tous les pays que lon ne connaît pas sont beaux.Les paysages sont changeants comme les nues.
Qui dira le splendeur des terres inconnues ?Je me souviens quau fond des soirs longs et songeurs
Je lisais les très beaux récits des voyageurs.Ils avaient vu là-bas tant dadmirables choses !
Leurs morts silluminaient, rouges apothéoses.Je les envie. Et je mabandonne, comme eux,
Aux perfides courants des fleuves hasardeux.Quon détache lamarre et quon hisse les voiles
Dès que sallumeront les premières étoiles !Le ciel est doux, lheure est favorable. A mon tour,
Jirai vers ces pays de terreur et damour.Et je dis mes adieux aux choses familières,
Aux doux prés, aux maisons, à leurs bonnes lumières.Je men vais sans pleurer, pour ne plus revenir.
Mais jemporte avec moi le latent souvenir.Dans le fond ténébreux et dormant de mon âme
Sélève, chaque nuit, un visage de femme.II
Sur le Mode mineur
Jai vu trop docéans. Jai trop vu de pays.
Le regard séteint presque en mes yeux éblouis.Sachant que la bonté du sort mest enfin due,
Je retournerai vers celle que jai perdue.Toute autre forme nest quun remous de la mer,
Et je ne me souviens de rien qui me fut cher.Ces autres ont passé sur mon chemin, mais elle !
De mon âme elle a fait sa maison éternelle.Nul bonheur de là-bas ne ma fait oublier
Quentre ses frêles bras elle a su me lier.*
**Unique, elle demeure en mon âme éternelle.
Cest pourquoi, malgré moi, je retourne près delle.Je la verrai toujours ainsi que je la vis,
Avec les mêmes yeux ignorants et ravis.A travers les hasards des courants et de lheure
Et des vents et des ciels, elle existe et demeure
Hymne à la Lenteur
Parmi les thyms chauffés et leur bonne senteur
Et le bourdonnement dabeilles inquiètes,
Jélève en autel dor à la bonne Lenteur
Amie et protectrice auguste des poètes.Elle enseigne loubli des heures et des jours
Et donne, avec le doux mépris de ce qui presse,
Le sens oriental de ces belles amours
Dont le songe parfait naquit dans la paresse.Daigne nous inspirer le distique touchant
Qui réveille en pleurant la mémoire dormante,
O Lenteur ! toi qui rends plus suave un beau chant
Mélancolique et noble et digne de lamante !Inspire les amours, toi qui sais apaiser,
Retenir plus longtemps et rendre plus vivace
Et plus suave encore un suave baiser,
Et révèles la gloire entière de la face.Nous ployons devant toi nos dociles genoux,
La contemplation nous étant chère encore
Puisque nous thonorons, demeure parmi nous,
Toi que nous adorons, ô Lenteur que jadore !
Réconciliées
Mon éternel amour, te voici revenue.
Voici contre ma chair, ta chair brûlante et nue.Et je taime, et jai tout pardonné, tout compris ;
Tu mas enfin rendu ce que tu mavais pris.Je puis enfin dormir, dans lombre de ta couche,
Puisque jai reconquis ton regard et ta bouche.Joublie en tes doux bras quil fut des jours haïs,
Que tu mabandonnas et que tu me trahis.Quimporte si jadis le caprice des heures
Sut tentraîner vers des amours inférieures ?Quimporte un être vil ? Son nom soit effacé !
Je ne me souviens plus de ce mauvais passé.Je ne m souviens plus que de ta face pâle
Lorsque tu fis le don suprême, dans un râleEt voici, comme hier, ton corps entre mes bras
Ordonne, je ferai tout ce que tu voudras.Comment ne point bannir toute ancienne querelle
Et ne point pardonner, en te voyant si belle ?Comment ne pas tétreindre et ne pas abolir
Le souci, lamertume et le long souvenir,Et naimer point la nuit qui voit nos chairs liées,
Et mourantes damour et réconciliées ?
Chair des Choses
Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix.
Lharmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je partage leur vie intense en les touchant.
Cest alors que je sais ce quelles ont en elles
De noble, de très doux et de pareil au chant.Car mes doigts ont connu la chair des poteries,
La chair lisse du marbre aux féminins contours
Que la main qui les sait modeler a meurtris
Et celle de la perle et celle du velours.Ils ont connu la vie intime des fourrures,
Toison chaude et superbe où lon plonge les mains,
Et lodorant secret des belles chevelures
Où la brise du soir effeuilla des jasmins.Semblables à ceux-là qui viennent des voyages,
Mes doigts ont parcouru dinfinis horizons,
Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et mont prophétisé dobscures trahisons.Ils ont connu la peau subtile de la femme,
Et ses frissons cruels et ses parfums sournois
Chair des choses ! jai cru parfois étreindre une âme
Avec le frôlement prolongé de mes doigts
Glas
Dans la pourpre et dans lor dun silence hautain,
Jentends sonner ici lheure de mon destin.Sa lamentation traverse la lumière,
Elle sonne en pleurant, exacte et régulière.Avec la voix des sorts qui ne pardonnent pas,
Elle annonce, elle dit et redit : Tu mourras.O routes sans raisins et sans roses suivies !
O décombres brumeux du palais de nos vies !Moi, jai vécu les yeux aveuglément ouverts
Dans lincompréhensible et terribles univers.Jai porté la douleur des autres et la mienne,
Jai revêtu le deuil et chanté lantienne,Je fus humiliée à la face des cieux,
Jai vu mabandonner ce que jaimais le mieux,
Et jai vu méchapper lamour comme la gloire.
Tout saccomplit enfin Sonne, ô mon heure noire !Sonne, dans un ciel gris et dans un vent mauvais,
Et proclame den haut que jai trouvé la paix.
Pour lune, en songeant à lautre
Je vous admire et je vous sais indiscutable
Autant quune statue en face de la mer.
Vos regards ont ce bleu périlleux qui mest cher,
Vos cheveux dor brûlé sont plus doux que le sableVous éclatez ainsi quun hymne triomphal.
Leurythmie elle-même a décidé vos poses.
Jaime, pour vos cheveux, ces rubis et ces roses
Rouges, pour votre corps ce lourd manteau ducal.Maintes et maintes fois, relisant votre face,
Je vous admire, ainsi quun poème éternel.
Vous êtes évidente à la façon du ciel,
Gloire de votre terre et fleur de votre race.Oui, vous êtes pareille, avec la cruauté
De vos regards dazur, de vos hanches profondes,
A celle qui posa ses pieds nus sur les ondes,
Et je célèbre en vous limplacable beauté.Vous êtes despotique, invincible, éternelle,
Et vous caprices ont lautorité du vent.
Jamais nul ne dira trop haut ni trop souvent :
Elle est belle ! Car vous êtes belle, très belle.Je vous sais belle ainsi. Pourquoi faut-il alors,
O parfaite ! quauprès de vous je me souvienne
Dun visage blêmi comme une image ancienne,
Et de pâles cheveux sans rayons et sans ors ?Pourquoi faut-il que ce chant déloges alterne
Avec un long sanglot sur le mode mineur,
Qui célèbre sans fin ainsi le veut mon cur
Les yeux moins lumineux, la chevelure terne ?Mes jours auprès de vous sont plus clairs et meilleurs.
Vous navez jamais eu le geste qui repousse,
Et vous êtes plus belle et vous êtes plus douce
Pourquoi faut-il quon aime ailleurs ? Toujours ailleurs ?
Enseignement
Tu veux savoir de moi le secret des sorcières ?
Jallumerai pour toi leurs nocturnes lumières,
Et je tapprendrai lart très simple des sorcières.Les sorcières ne sont vivantes que la nuit.
Elles dorment pendant le jour. Leur regard fuit.
Nétant habitué quà lombre de la nuit.Les sorcières ont des âmes calmes et noires,
Les astres leur sont moins étranges que les foires.
Le feu des mondes luit en leurs prunelles noires.On les craint, on les chasse, on ne les aime pas.
Elles ont fui lauberge et le commun repas.
Elles nont point compris, on ne les comprend pas.Cependant elles sont très simples On doit naître
Pour les comprendre, il faut quelque peu les connaître
Et savoir quelles ont le droit dêtre et de naîtreChacun parle très haut du bien et du mal.
Lon sait que cest un tort grave dêtre anormal,
Leur cur inoffensif na point conçu le mal.Mais ces femmes sont les maudites étrangères.
Car dans un monde épais leurs âmes sont légères,
Et ses lois leurs seront à jamais étrangères.Elles touchent à peine, - et si peu ! le sol franc.
Elles naiment que le tout noir ou le tout blanc
Ou la nuance dont le reflet nest pas franc.Par leurs regards, par leurs sourires équivoques,
La pourpre sombre et lor terne des vieilles loques
Revêtent, sur leur corps, des splendeurs équivoques.Elles savent cacher au dur regard du jour
Leur cur, leur haine triste et leur si triste amour,
Leur âme indifférente à la beauté du jour.Peu leur importe si, plus tard, enfin vaincues
Par les pouvoirs du jour, leurs musiques vécues
Séteignent, ainsi quun faible appel des vaincuesPeu leur importe, - tout leur est indifférent
Car lunivers nest quun luth docile qui rend,
Selon la main, un doux sanglot indifférent.Elles vivent dans un songe las, solitaires
Comme la lune, ayant choisi, parmi les terres,
Celles où meurent le mieux les âmes solitaires.
Petit Poème érotique
Et je regrette et je cherche Psappha
Et je regrette et je cherche ton doux baiser.
Quelle femme saurait me plaire et mapaiser ?
Laquelle apporterait les voluptés anciennes
Sur des lèvres sans fard et pareilles aux tiennes ?Je le sais, tu mentais, ton rire sonnait creux
Mais ton baiser fut lent, étroit et savoureux,
Il sattardait, et ce baiser atteignait lâme,
Car tu fus à la fois le serpent et la femme.Mais souviens-toi de la façon dont je taimais
Moi, ne suis-je plus rien dans ta chair ? Si jamais
Tu sanglotas mon nom dans linstant sans défense,
Souviens-toi de ce cri suivi dun grand silence.Je ne sais plus aimer les beaux chants ni les lys
Et ma maison ressemble aux grands nécropolis.
Moi qui voudrais chanter, je demeure muette.
Je désire et je cherche et surtout je regrette
Elle règne
SONNET
Le soir était plus doux que lombre dune fleur.
Jentrai dans lombre ainsi quen un parfait asile.
La Voix, récompensant mon attente docile,
Me chuchota : «Vois le palais de la Douleur.»Mes yeux las senchantaient du violet, couleur
Unique, car le noir dominait. Immobile,
La Douleur demeurait assise, très tranquille.
Jadmirais lunité de sa grande pâleur.Mon cur se resserrait dans un étau funeste,
Et jallai méloigner, lorsquelle me dit : Reste,
Aussitôt jentendis prolonger une sanglot.Dans la salle du trône, un clair de lune blême
Envahissait la nuit, comme un rocher le flot,
Et la Douleur régnait, implacable et suprême.
Union
Notre cur est semblable en notre sein de femme,
Très chère ! Notre corps est pareillement fait.
Un même destin lourd a pesé sur notre âme,
Nous nous aimons et nous sommes lhymne parfait.Je traduis ton sourire et lombre sur ta face.
Ma douceur est égale à ta grande douceur,
Parfois même il nous semble être de même race
Jaime en toi mon enfant, mon amie et ma sur.Comme toi jaime leau solitaire, la brise,
Les lointains, le silence et le beau violet
Par la force de mon amour, je tai comprise :
Je sais exactement quelle chose te plaît.Voici, je ne suis plus que tienne, je suis toi-même.
Tu nas point de tourment qui ne soit mon souci
Et que pourrais-tu donc aimer que je naime ?
Et que penserais-tu que je ne pense aussi ?Notre amour participe aux choses infinies,
Absolu comme sont la mort et la beauté
Voici, nos curs sont joints et nos mains sont unies
Fermement dans lespace et dans léternité.
Devant le couchant
Je subis la langueur du jour déjà pâli
Je suis très lasse, et je ne veux plus que loubli.Si lon parle de moi, lon mentira sans doute.
Et mes pieds ont été déchirés par la route.Certes, on doit trouver plus loin des cieux meilleurs,
Des visages plus doux Je veux aller ailleursJe vous lai dit, je suis affaiblie et très lasse
Tel, le dernier rayon du soir dernier seffaceMa douleur mapparaît très lourde et très légère
Oubliez-moi qui suis une âme passagère.Je suis venue ici, je ne sais pas pourquoi,
Et jai vu des passants se détourner de moi.Sans vous comprendre et sans que vous mayez comprise,
Jai passé parmi vous, noire dans lombre grise.Sans hâte et sans effroi, je rentre dans la nuit
Avec tout ce qui glisse, avec tout ce qui fuit,Je pars comme on retourne, allégée et ravie
De pardonner enfin à lamour et la vie.
Pareilles
Le regard clair et la voix limpide, jentame
Un hymne triomphal à ma Divinité,
A lAmour parfois doux et souvent irrité,
Car, en ce jour, je me réjouis dêtre femme !Et loué soit le sort en ses obscurs desseins
De ceci : que nos curs sont pareils, ma maîtresse !
Car nous aimons la grâce et la délicatesse,
Et ma possession ne meurtrit pas tes seinsMalgré la véhémence agressive et farouche
De tout désir, et sa latente cruauté
Qui mattire vers les replis de la beauté,
Ma bouche ne saurait mordre âprement ta bouche.Je crois navoir jamais pu te blesser, ainsi
Taimant, ni dans ton cur ni même en mes pensées,
Moi qui nai su rythmer les strophes cadencées
Que pour te plaire, ô mon cher et cruel souci !
Mon Ami le Vent
Mon vieil ami le vent, entre dans ma demeure
Et joins ta voix à ma voix lamentable et pleure
Pleurons le jour, pleurons le soir, pleurons la nuit.Pleurons avec la voix des femmes malheureuses
Sur la jeunesse morte et sur lamour qui fuit
Malgré les bras tendu des tristes amoureuses.Pleurons les jougs mauvais qui pèsent sur les fronts
Et sur tous et sur tout, ô mon ami, pleurons !
Pleurons sur le sort mauvais des âtres et des choses.Plaignons les yeux que nul rayon dor ne ravit,
Les vieux livres brûlés, la lente mort des roses
O vent, mon ami cher, plaignons tout ce qui vit !Quon séloigne de la grandsalle où lombre flotte,
Et que nul ne mentende, alors que je sanglote
Ainsi que fait le vent, dans les coins endormis.Et le chêne sécroule au loin, la vitre tremble
Nous nous aimons et nous sommes de vieux amis
Car nous pleurons ensemble.
Pendant quelle dormait
Vous avez entrouvert vos lèvres cette nuit
Et jai cru que cétait pour des paroles basses,
Mais vous avez laissé retomber vos mains lasses
Vous avez soupiré, cétait à peine un bruit.Moi je vous regardais, je regardais cet ambre
Rouge et or profond que sont vous doux cheveux
Je tenais dans mes mains le plus cher de mes vux,
LAmour lui-même était présent dans notre chambre.Je ne mendormirais plus pour voir votre sommeil
Semblable au rocher calme où le vent dur sémousse
Dans lémerveillement dune nuit aussi douce,
Jai cru que jamais ne renaîtrait le soleil.Jamais parlé, mais vous vous êtes retournée,
Car le sommeil sétait emparé de vos yeux,
Vous dormiez, bienheureuse à la façon des Dieux,
Et vous ne maimiez plus jétais abandonnée
Revenue
Voici, je tai reprise et je tai reconquise
Jattendais ici, pour le fêter, ton retour
Que tu parais exquise, en ce fauteuil assise !
Je taime mieux quau jour premier de notre amour.Tu nas pas su comprendre et jai paru moins tendre.
Ce fut léloignement de moi, de ton amant !
Je suis lasse dattendre et je viens te reprendre,
Et cest lenivrement de lunique moment.Irréelle et suprême à légal dun poème,
La splendeur du revoir a dépassé lespoir
Et te voici toi-même, ô la femme que jaime !
Et tu reviens tasseoir près de moi dans le soir
Profession de Foi
Jaime lavril et leau, larc-en-ciel et la lune,
Jaime tout ce qui change et qui trompe et qui fuit.
Mon rire est inconstant autant que la fortune,
Et je mens, car je suis la fille de la nuit.Et la nuit reconnaît en moi sa fille tendre.
Elle me fait venir dans les bois endormis
Et me donne louïe exquise pour entendre,
Comme en un songe aigu, les pas des ennemis.La nuit me fut toujours magnifique et clémente,
Jappris delle les noirs chemins où lon peut fuir,
Elle amortit le bruit de mes pas sur la menthe
Où lombre est douce autant quun léger souvenir.Jobtins delle le doux mépris de ce qui presse,
Le regard détourné, la sainte horreur du bruit
Etant comblée ainsi, jadore ma Déesse
Inconnaissable et noire et parfaite, la Nuit.
Mon Cur est lourd
Mon cur est lourd, mon cur est lourd dans ma poitrine.
Le soir tombe Que lon menterre avec mon cur.Lamour me fut celui qui dompte et qui domine,
Il parut dans ma vie en ennemi vainqueur.Moi, jattendais de lui la concorde divine,
Lhymne parfait chanté par les astres en chur.O mon palais détruit et mon temple en ruine !
Femmes, je nai pas su triompher de mon cur.Car toujours, en vivant, un destin nous domine,
Et mon destin, ce fut ce dur amour vainqueur.Voici pourquoi mon cur est lourd dans ma poitrine
Que lon menterre avec tout le poids de mon cur
La Maison du Passé
I
Sur le Mode majeur
Toi qui mas oubliée aujourdhui, qui fus mienne
Cependant, viens dans la maison aérienne
Du songe et du passé.Il y demeure un soir doux au regard lassé.
Les chambres aux plafonds creusés comme les dômes
Sy peuplent de fantômes.Jy retrouve là-bas des livres oubliés
Les sachets odorants encore et les colliers,
Les choses familières.Je ne sais quoi de triste obscurcit les lumières
Pourtant Et dans lair traîne en funèbre parfum,
Car on attend quelquun.Reviens dans la maison du passé, mon amie !
Cette chambre, qui fut si longtemps endormie,
Séveillera pour toi.Et lon ny reconnaît que ton ordre, ta loi
Que nul ne contredit et que nul ne transgresse,
Mon maître et ma maîtresse !Reconnais ton odeur dambre mêlé diris.
Toute chose dans la demeure de jadis
Porte la chère empreinteLe foyer sest éteint, la lampe sest éteinte
Dans la chambre sans fleurs où je touvre les bras,
Toi qui ne viendra pas !
IISur le Mode mineur
Miraculeusement, te voici revenue,
En cherchant, à travers la bleuâtre avenue,
La maison du passé.Entre dans la maison chère au désir lassé
Et vois, sous les plafonds creusés comme des dômes,
Son peuple de fantômes.Rentre dans la maison qui taccueille, où jattends
Rien nest changé, sauf les tons dor moins éclatants
Et les roses fanées.Et me voici, pareille à travers les années
Pour taccueillir, en ce dur instant de retour
Avec le même amour.
Allons dans le soir
Le soir ranime un peu le parfum de ces fleurs.
Si vous voulez bien, admirons-les ensemble.Mon cur est affranchi de ses vieilles douleurs
Et ma sérénité ne veille, ni ne tremble.Il est tant de beauté sur la terre. Voyez,
Elle est belle, comme en sa naissance première.Voici que, sous nos pas, des astres dévoyés
Jettent, superbement, leurs éclats de lumière.Voici descendre enfin sur nous la belle nuit
Si douce à qui se meurt, à qui se désespère,Où notre âme, fluide ainsi quune eau, senfuit
Sans ancres et sans mâts et sans points de repère.Pour ceux qui sont lassés de lazur et du jour,
Le soir est un asile, un sanctuaire, un temple.Pourquoi me parlez-vous damour, toujours damour ?
Je suis tranquille et suis assise et je contemple.
Sur le rythme saphique
Pour moi ce quon désire
Je lai méprisé.
Sappho
Pour moi, ni lamour triomphant, ni la gloire,
Ni le souffle vain dhommages superflus.
Mais la paix dun coin dans une maison noire
Où lon naime plus.Je sais quici-bas jamais rien ne fut juste,
Je fus patiente en attendant la mort.
Jai tu ma douleur, et quoiquil fût injuste
Jai subi mon sort.Pour moi, ni laccueil bienveillant ni les fêtes,
Mais lapaisement dun très profond soupir,
Le silence noir qui succède au défaites
Et le souvenir.
Entre dans mon Royaume
Entre dans mon royaume, envahis mon empire.
La grande salle a des colonnes de porphyre
Nous y célébrerons les lumineux festins
Et nous réjouirons avec les morts hautains
Et les mortes charmantes.Les princesses et les reines et les amantes,
Paradant et riant comme en leurs plus beaux jours,
Revêtiront pour nous leurs glorieux atours.
Regarde, les voici, très grandes, très sereines,
Celles qui furent Reines.Le long cortège des sibylles et des rois
Se déroule, portant la pourpre dautrefois.
Nas-tu point reconnu, fantômes sous la lune,
Rosemonde très blonde, Anne Boleyn très brune
Et Bess aux cheveux roux ?Vois, devant ton regard orgueilleusement doux,
Passer, chantant, pleurant ou riant, toutes celles
Qui régnèrent, que lon aima, qui furent belles.
Les fontaines ont des flammes parmi leurs jets
Pour charmer tes sujets.Un grand prêtre ceindra ton front de la couronne.
Devant cette assemblée illustre, entends : jordonne
Quici tout, désormais, te demeure soumis,
Que tes vux soient mes vux, mes amis tes amis,
O volonté royale !Franchis le seuil de cette ancienne cathédrale
Que jai bâtie avec mes songes dans le soir.
On a paré la nef pour mieux te recevoir.
Entre nous, sous le plafond semblable au creux dun dôme,
Reine dans mon royaume.
Thrène
A.
Femmes, pour revêtir ce corps dans le tombeau
Avez-vous su tisser un linceul assez beau ?B.
Avec un soin pieux nous lavons embaumée,
Cette morte qui fut pour nous la sur aimée.A.
Joignez les mains, priez pour lâme qui senfuit,
Et séloigne, très triste et seule, dans la nuitB.
Nous pleurons sur la mort de celle qui fut belle
Et pour qui nous tramons ce linceul de dentelleA.
Prouvez-lui votre amour et votre loyauté
En servant dans la mort sa dernière beauté !B.
Tissons pour cette morte adorable et chérie
Un voile comparable au voile de MarieA.
Disposez avec art ses cheveux sur son front,
Sachant quà votre tour dautres vous pareront.B.
Nous cueillons, en pleurant, les tristes asphodèles
Dieu bienfaisant, donnez à cette âme des ailes !
Nuptiale
Elle viendra tantôt, cette femme que jaime !
Son voile aux plis flottants a de nobles ampleurs
Vous qui savez chanter, chantez un beau poème
Et parsemez de fleurs et de fleurs et de fleurs
Le chemin lumineux de la femme que jaime.Elle viendra vers moi, très blanche dans le soir,
Cette femme que jaime entre toutes les femmes !
Elle a le don de se vêtir et se mouvoir
Et de marcher sans brui ainsi que font les âmes..
Combien son pas léger est charmant dans le soir !Qui dira la beauté de Celle qui sapproche
Et mapporte son cur entre ses tendres mains ?
Son visage est parfait, son corps est sans reproche,
Son regard ne craint pas lombre des lendemains.
Elle sait que je laime, elle vient et sapprocheVierges qui lattendez, éteignez les flambeaux,
Disposez autour delle ainsi quune parure
Lombre douce qui rend les visages plus beaux,
Le regard plus profond et la ligne plus pure
Je lentends Elle vient Eteignez les flambeaux.
Conte de Fée
Une princesse attend, dans un cachot sans jour.
Elle expie on ne sait quel criminel amour.On sait uniquement quelle est prédestinée.
Elle est belle Elle est jeune Elle est linfortunée.Cependant le malheur na point courbé son front.
La nuit se fait Bientôt les bourreaux entreront.Elle nécoute pas alors que le glas pleure,
Elle sait pourtant quils entreront tout à lheure.Elle se voilera des ses profonds cheveux.
Et les bourreaux diront simplement : Je le veux.Mais elle, détournant ses regards et sa bouche,
Demeurera sous leurs baisers, calme et farouche.Lamour et les tourments la briseront en vain.
Elle mourra, dans la hauteur de son dédain.Elle fut la puissante et très adorée
Et nul ne pleurera sur sa tombe ignorée.On lensevelira dans la nuit. En tremblant,
Une femme mettra sur son cur un lys blanc.
Quelques Sonnets imitant les Sonnets de Shakespeare
I
Sonnet irrégulier
No, Time, thou shalt not boast that I do change.
Shakespeare, sonnet CXXIII
O temps ! ô conquérant ! te voici vaincu, toi
Linvincible, toi qui gardes un front tranquille !
Tu te vantes que tout change. Certes. Mais moi
Pourtant, dans lunivers mouvant, reste immobile.Fais en vain écrouler sous mon regard tranquille
Tes beaux temples bâtis selon lexacte loi
Et montre, dans un soir de flammes et deffroi,
Ton cortège de roi détrônés qui défile !O temps mauvais, redis en vain les serments faux,
Erige vainement les pompeux échafauds
Des tout-puissants dhier ! Car mon âme demeure.Donc, je célèbre ici mon éternel amour.
Jai dominé lespace et la durée et lheure,
O temps vaincu ! Je laime autant quau premier jour.
II
Sonnet irrégulier
Or on my frailties why are frailer spies ?
Shakespeare, Sonnet CXXI
Il vaut mieux être vil que dêtre estimé vil.
Quels sont ces espion de ma pauvre nature
Dont je suis à la fois la dupe et la pâture
Et dont larrêt prescrit lirrévocable exil ?Quels sont ces espions en effet ? Que faut-il
Faire pour contenter ceux-là ? Quelle pâture
Leur jeter ? Quels sont-ils ? Et de quelle nature,
Ceux-là qui mont jugé, disant que je suis vil ?Pour moi je ne connais ni leurs noms ni leurs faces,
Mais je les sais petits et trompeurs et voraces
Et nayant que lamour des gloires et du bien.Moi qui vis au milieu des hommes et des femmes
Pourtant, et ne devrais plus mébahir de rien,
Je demeure étonné devant ces pauvres âmes.
III
Sonnet
Ne maccuse jamais de mensonge, ô ma Douce !
Je ne tai pas menti. Je ne te mens jamais.
Je ne fus point toujours irréprochable, mais
Ce blâme immérité de toi, je le repousse.Certes, je crains ta voix lorsquelle se courrouce,
Je crains mortellement cette voix que jaimais,
La voix à qui je dois obéir désormais,
Et, lorsquelle a dicté, mon courage sémousse.Mais, sous ton regard clair qui pénètre mes reins,
Plutôt que de mentir, ô lêtre que je crains !
Lorsquil fallait parler, je me suis abstenue.Je dis la vérité, comme au temps du trépas ;
Et devant ton regard voici mon âme nue,
Devant ce regard clair qui ne pardonne pas.
IV
Sonnet irrégulier
To me, fair friend yon never can be old.
Shakespeare, sonnet CIV
Tu ne vieilliras point à mes yeux, ô très belle !
Jamais tu ne perdras ce rythme de ton corps
Parfait et ressemblant aux plus nobles accords,
Et tu demeureras dans mes yeux, éternelle.En ce temps si lointain de ta beauté décrue,
Je te verrai toujours comme aux temps de jadis,
Virginalement blonde et longue autant quun lys,
Telle quau soir lointain où tu mes apparue.Toi que jaime, ne crains donc plus le temps futur,
Ni le front moins laiteux, ni le regard moins pur,
Ni, dans le sablier, le glissement des sables.Malgré laspect futur que tu revêtiras
Et les rides, et les rides inévitables !
Dans mes fidèles yeux tu ne vieilliras pas
V
Pendant quElle chantait en saccompagnant
Sonnet précieux
How oft, when thou, my music, music sweetly playst
Shakespeare, sonnet CXXVIII
Sous tes doigts lents et doux naît la lente musique
Et mon cur est pareil aux cordes sous tes doigts.
Soumis, il accompagne et commente ta voix
Et comme eux il subit le servage rythmique.En esclave, je sers le vouloir despotique
De tes accents réglés selon les justes lois,
Et je pleure, à ton gré, les baisers dautrefois,
A ton gré, je gémis et supplie et réplique.Instrument dont lécho se prolonge et ravit,
O bois mort, plus heureux que la bouche qui vit,
Toi le confident cher des soucis et des fièvres !Obéis comme moi, le serviteur, lamant.
Pourquoi préfères-tu ces cordes à mes lèvres,
Puisque aussi bien tu les fais vivre infiniment ?
VI
Sonnet
O, for my sake do you with Fortune chide,
The guilty goddess of my harmful deeds.Shakespeare, sonnet CXI
Ah ! ne me blâme plus, mais blâme mon destin
De tout ce que je fis de laid et de coupable !
Car lui seul enfonça mes pieds nus dans le sable
Où je mabîme, avec un appel au lointain.Ne me blâme donc plus de ce regard hautain
Qui pèse ma pensée et me juge et maccable !
On a menti Je suis le jouet de la fable,
Et lon raille en parlant de moi dans un festin.Ton regard clair me trouble et me décontenance
Oui, je le sais, jeus tort en mainte circonstance,
Et, très pieusement, je rougis devant toi.Mais partout la douleur ma traquée et suivie.
Ne me blâme donc plus ! Plutôt, console-moi
Davoir si mal vécu ma lamentable vie.