Oeuvre
poétique
Les poèmes ci-dessous correspondent à dernière édition du recueil Sapho publiée chez A. Lemerre en 1909. Cette version revue et corrigée par Renée Vivien figure dans "L'oeuvre poétique complète de Renée Vivien" éd. Albin Michel.
Vous pouvez consulter la première version du recueil "Sapho/1903" sur le site de la Bibliothèque Nationale de France: http://gallica.bnf.fr/
Sapho
Ode à lAphrodita
Ode à une Femme aimée
Je taimais, Atthis
Tu moublies
Tu hais ma pensée
Pour Androméda
Tout est blanc
Atthis aux cheveux de crépuscule
Mes yeux ont vu fuïr
Dors entre les seins
Je ne change point
Que le vent du soir emporte mon sanglot
Je tai possédée
La lune parut
Ainsi quune pomme
Lasse du jardin
Jamais une vierge
A qui minterroge
Lautomne est pareil
Demain tu mourras
Et blessée
Mes lèvres ont soif de ton baiser amer
La vierge Timas
O toi le plus beau des astres
Gurinnôes
Va jusqu'au jardin
Dans les lendemains
La fraîcheur se glisse
Le grave couchant
Persuasion
Jécoute en rêvant
Jenseignai les chants
Je te vis cueillir
Je demeurerai vierge
Lyre
Nuit de pourpre
Eros, de tes mains prodigue
Ode à lAphrodita
Accueille, immortelle Aphrodita, Déesse,
Tisseuse de ruse à lâme darc-en-ciel,
Le frémissement, lorage et la détresse
De mon long appel.Jai longtemps rêvé : ne brise pas mon âme
Parmi la stupeur et leffroi de léveil,
Blanche Bienheureuse aux paupières de flamme,
Aux yeux de soleil.Jadis, entendant ma triste voix lointaine,
Tu vins lécouter dans la paix des couchants
Où songe la mer, car la faveur hautaine
Couronne les chants.Je vis le reflet de tes cheveux splendides
Sur lor du nuage et la pourpre des eaux,
Ton char attelé de colombes rapides
Et de passereaux.Et le battement lumineux de leurs ailes
Jetait des clartés sur le sombre univers,
Qui resplendissait de lueurs dasphodèles
Et de roux éclairs.Déchaînant les pleurs et langoisse des rires,
Tu quittas laurore immuable des cieux.
Là-bas surgissait la tempête des lyres
Aux sanglots joyeux.Et toi, souriant de ton divin visage,
Tu me demandas : « Doù vient lanxiété
A ton grave front, et quel désir ravage
Ton corps tourmenté ?« Qui te fait souffrir de lâpre convoitise ?
Et quelle Peithô, plus blonde que le jour
Aux cheveux dargent, te trahit et méprise,
Psappha, ton amour ?« Tu ne sauras plus les langueurs de lattente.
Celle qui te fuit te suivra pas à pas.
Elle touvrira, comme la Nuit ardente,
Lombre de ses bras.« Et tremblante ainsi quune esclave confuse
Offrant des parfums, des présents et des pleurs,
Elle ira vers toi, la vierge qui refuse
Tes fruits et tes fleurs.« Par un soir brûlant de rubis et dopales
Elle te dira des mots las et brisés,
Et tu connaîtras ses lèvres nuptiales,
Pâles de baisers. »
Ode à une Femme aimée
Lhomme fortuné quenivre ta présence
Me semble légal des Dieux, car il entend
Ruisseler ton rire et rêver ton silence,
Et moi, sanglotant,Je frissonne toute, et ma langue est brisée :
Subtile, une flamme a traversé ma chair,
Et ma sueur coule ainsi que la rosée
Apre de la mer ;Un bourdonnement remplit de bruits dorage
Mes oreilles, car je sombre sous leffort,
Plus pâle que lherbe, et je vois ton visage
A travers la mort.***
Je taimais, Atthis, autrefois
Le soir fait fleurir les voluptés fanées,
Le reflet des yeux et lécho de la voix
Je taimais, au long des lointaines années,
Atthis, autrefois.
Tu moublies
Leau trouble reflète, ainsi quun vain miroir,
Mes yeux sans lueurs, mes paupières pâlies.
Jécoute ton rire et ta vox dans le soir
Atthis, tu moublies.Tu nas point connu la stupeur de lamour,
Leffroi du baiser et lorgueil de la haine ;
Tu nas désiré que les roses dun jour,
Amante incertaine.
Atthis, ma pensée test haïssable, et tu fuis vers Androméda.
Tu hais ma pensée, Atthis, et mon image.
Cet autre baiser, qui te persuada,
Te brûle, et tu fuis, haletante et sauvage
Vers Androméda.
Pour Androméda, elle a une belle récompense
Pour Androméda, léclair de tes baisers,
Tes voiles de vierges et tes langueurs damante
Et le lent soupir de tes seins apaisés,
Atthis inconstante !Pour Androméda, les chants, les soirs dor brun,
Et lombres des cils sur lombre des prunelles,
Les nuits de Lesbos, où sexalte un parfum
De fleurs éternelles.Pour moi, le sommeil enfiévré sous les cieux
Où meurt la Pléiade, et les graves cadences,
Lhiver de ta voix, le néant de tes yeux,
Tes pâles silences.
Les étoiles autour de la belle lune voilent
aussitôt leur clair visage lorsque, dans son
plein, elle illumine la terre de leurs dargent.Tout est blanc, la lune ouvre sa plénitude,
A ses pieds gémit lOcéan tourmenté :
Sereine, elle voit fleurir la solitude
Et la chasteté.Les astres devant la Séléné divine,
Ont voilé leur face, et la clarté, neigeant
Du ciel virginal et candide, illumine
La terre dargent.
Voici maintenant ce que je chanterai bel-
lement afin de plaire à mes maîtressesAtthis aux cheveux de crépuscule, blonde
Et lasse, Eranna, qui dans lor des couchants
Ranimes lardeur de la lyre profonde
Et des nobles chants,Euneika trop belle et Gurinnô trop tendre,
Anectoria, qui passais autrefois,
Lorsque je mourais de te voir et dentendre
Ton rire et ta voix,Dika, dont les mains souples tissent les roses,
Et qui viens offrir aux Déesses les fleurs
Neigeant du pommier, ingénument décloses,
Parfums et pâleurs,Pour vous jai rythmé les sons et les paroles,
Pour vous jai pleuré les larmes du désir,
Jai vu près de vous les ardentes corolles
Du soir défleurir.Triste, jai blâmé limportune hirondelle ;
Par vous jai connu lamer et doux Eros,
Par votre beauté je deviens immortelle,
Vierges de Lesbos.
(Vers) moi tout récemment lAube aux sandales dor
Mes yeux ont vu fuir lAube aux sandales dor :
Ses pieds ont brillé sur le mont taciturne
Et sur la forêt où se recueille encor
Le rêve nocturne.
Dors sur le sein de ta tendre maîtresse
Dors entre les seins de lamante soumise,
O vierge au regard déphèbe valeureux,
Et que lHespérôs nuptial te conduise
Vers le rêve heureux !
Envers vous, belles, ma pensée nest point
changeanteJe ne change point, ô vierges de Lesbos !
Lorsque je poursuis la Beauté fugitive,
Tel le Dieu chassant une vierge au peplos
Très blanc sur la rive.
Je nai point trahi linvariable amour.
Mon cur identique et mon âme pareille
Savent retrouver, dans le baiser dun jour,
Celui de la veille.Et jétreins Atthis sur les seins de Dika.
Jappelle en pleurant, sur le seuil de sa porte,
Lombre, que longtemps ma douleur invoqua,
De Timas la morte.Pour lAphrodita jai dédaigné lEros,
Et je nai de joie et dangoisse quen elle :
Je ne change point, ô vierges de Lesbos,
Je suis éternelle.
Viens, Déesse de Kuprôs, et verse délicatement dans
les coupes dor le nectar mêlé de joiesFille de Kuprôs, dont le regard foudroie,
Délicatement de tes mains verse encor
Le nectar mêlé damertume et de joies
Dans les coupes dor.
quant à mon sanglot : et que les vents
orageux lemportent pour les souffrancesQue le vent du soir emporte mon sanglot
Vers laccablement des cités et des plaines ;
Quil lemporte, afin de la mêler au flot
Des douleurs lointaines.Quil lemporte, ainsi quun pitoyable appel,
Plus grave et plus doux que la vaine parole
Que, dans linfini, mon sanglot fraternel
Apaise et console.
Et certes jai couché dans un songe avec la fille de Kuprôs
Je tai possédée, ô fille de Kuprôs !
Pâle, je servis ta volupté cruelle
Je pris, aux lueurs du flambeau dHespérôs,
Ton corps dImmortelle.Et ma chair connut le soleil de ta chair
Jétreignais la flamme et lombre et la rosée,
Ton gémissement mourrait comme la mer
Lascive et brisée.Mortelle, je bus dans la coupe des Dieux,
Jécartai lazur ondoyant de tes voiles
Ma caresse fit agoniser tes yeux
Sur ton lit détoilesDepuis, cest en vain que la nuit de Lesbos
Mappelle, et que lor du paktis se prolonge
Je tai possédée, ô fille de Kuprôs,
Dans lardeur dun songe.
Et certes jai parlé en songe avec la fille de Kuprôs
Un clair souvenir se rythme et se prolonge
Comme un son de lyre indécis et voilé
Fille de Kuprôs, je tai jadis parlé
A travers un songe.
La lune paraissait dans son plein, et les
femmes se tinrent debout, comme autour
Dun autelLa lune parut dans son plein, et les femmes
Se tinrent debout, comme autour dun autel :
Les rayons étaient fervents comme des flammes
Au reflet cruel.Elles attendaient Et, rompant le silence,
La voix dune vierge amoureuse chanta,
Et toutes sentaient la mystique présence
De lAphrodita.
Telle une douce pomme rougit à lextrémité
de la branche, à lextrémité lointaine :
les cueilleurs de fruits lont oubliée ou, plutôt,
ils ne l'ont pas oubliée, mais ils nont pu latteindreAinsi quune pomme aux chairs dor se balance,
Parmi la verdure et les eaux du verger,
A lextrémité de larbre où se cadence
Un frisson léger,
Ainsi quune pomme, au gré changeant des brises,
Se balance et rit dans les soirs frémissants,
Tu tépanouis, raillant les convoitises
Vaines des passants.
La savante ardeur de lautomne recèle
Dans ta nudité les ambres et les ors.
Tu gardes, ô vierge inaccessible et belle,
Le fruit de ton corps.
Pourquoi, fille de Pandion, aimable hirondelle, me ?
Lasse du jardin où je me souviens dElle,
Jécoute mon cur oppressé de parfum.
Pourquoi mobséder de ton vol importun,
Divine hirondelle ?Tu rôdes, ainsi quun désir obstiné,
Réveillant en moi léternelle amoureuse,
Douloureuse amante, épouse douloureuse,
O pâle Procné !Tu fuis sans espoir vers la rive qui taime,
Vers la mer aux pieds dargent, vers le soleil.
Je hais le Printemps qui vient, toujours pareil
Et jamais le même !Ah ! me rendra-t-il les langueurs de jadis,
Lardente douleur des trahisons apprises,
Lattente et lespoir des caresses promises,
Les lèvres dAtthis ?Jévoque le pli de ses paupières closes,
La fleur de ses yeux, le sanglot de sa voix,
Et je pleure Atthis que jaimais autrefois,
Sous lombre des roses.
Je crois quune vierge aussi sage que toi ne
verra dans aucun temps la lumière du soleil..Jamais une vierge aussi sage que toi
Ne verra fleurir la lumière éternelle
Contemplant sans fin la nature et la Loi
Qui pèse sur elle.Tu sais le secret de laccord et du chant,
Tes yeux ont sondé la mer dor des étoiles,
Sur ton front bleuit, comme au front du couchant,
La brume des voiles.Pallas Athéné, dont la divine loi
Règne en souriant sur laurore éternelle,
Ne vit point de vierge aussi sage que toi
Rêver devant elle
Inscription à la base dune statue
Vierges, quoique muette, je répondsA qui minterroge, ô vierges, je réponds
Dune voix de pierre à laccent inlassable :
« Mon éternité, sous les astres profonds,
Mattriste et maccable.« Sereine, je vois ce qui change et qui fuit.
Je fus consacrée à la vierge brûlante,
Aithopia, sur de lamoureuse nuit,
Par sa tendre amante,
« Arista. Jouis lardeur de leur soupir,
Par les nuits dété dont le souffle meffleure
De regrets Je suis limmortel souvenir
Des baisers dune heure. »
Toi et lEros, mon serviteur
O toi dont le trône aux lueurs darc-en-ciel
Brille sur lHadès et sur la Terre sombre,
Aphrodita pâle au sourire cruel,
Resplendis sur lombre.LEros qui timplore et te suis pas à pas
Elève vers toi son regard doux et grave :
Il pleure en touvrant vainement ses deux bras,
LEros, ton esclave.
Je nespère point toucher le ciel de mes bras étendus.
Je nespère point toucher de mes deux bras
Etendus le ciel où samassent des voiles ;
La nuit pourpre vient et je nespère pas
Cueillir les étoiles.
Psappha, pourquoi la bienheureuse Aphrodita ?
Lautomne est pareil aux étés où ta lyre
Séveilla, tremblante, et frémit, et chanta
O Psappha, dis-nous pourquoi jaillit le rire
De lAphrodita.Quel sombre dessein réjouis la Déesse
A qui plaît leffroi des cri inapaisés,
Qui répand sur nous la farouche détresse,
Lhorreur des baisers ?Les rayons maudits dune fatale aurore
Virent autrefois limplacable Beauté
Fleurir dans sa force inexorable, éclore
Dans sa cruauté.O Psappha, voici que séteint la Pléiade.
Le vent clame, ainsi quune lyre de fer,
Un chant prophétique et sinistre, et Leucade
Assombrit la mer.
Morte, un jour tu demeureras couchée [dans la tombe],
et nul souvenir de toi ne persistera ni alors ni plus tard :
car tu ne cueilles point les roses de Piéria, mais, obscure,
tu erreras dans la maison de lHadès, inconnue parmi les Morts aveugles.Demain tu mourras dune mort sans étoiles.
La nuit cachera ton rire dautrefois
Sous lazur et sous la pourpre de ses voiles,
Sous les linceuls froids.Tu nas point cueilli les roses immortelles
De Piéria, Gorgô, charme dun jour !
Jamais ne brûla dans tes pâles prunelles
Léclair de lamour.LHadès te prendra dans sa vague demeure,
Le chant de ta voix ne persistera pas,
Ni le souvenir de ton parfum dune heure.
Demain tu mourras.Et tu passeras ombre parmi les ombres,
Tu ne sauras point lorgueil des lendemains,
Sans rayons de gloire à tes paupières sombres,
Sans fleurs dans tes mains.Tes pas erreront faiblement sur la rive
Des femmes sans fards et des passants obscurs,
La Maison des Morts sur ta forme plaintive
Fermera ses murs.Sous lazur et sous la pourpre de ses voiles,
La Nuit cachera ton rire dautrefois
Demain tu mourras dune mort sans étoiles
Sous les linceuls froids.
Ainsi que, sur les montagnes, les pâtres foulent aux
pieds lhyacinthe, et la fleur sempourpre sur la terreEt blessée ainsi quune frêle hyacinthe,
Douloureuse Atthis, tu te souviens encor.
Tes tristes cheveux pleurent, dans lombre éteinte,
Une cendre dor.Les pâtres, chantant sur le mont solitaire,
Jettent vers le soir leurs rythmes frémissants,
Et la pourpre fleur ensanglante la terre,
Aux pieds des passants.
Tu nous brûles
Mes lèvres ont soif de ton baiser amer,
Et la sombre ardeur quen vain tu dissimules
Déchire mon âme et ravage ma chair :
Eros, tu nous brûles
Cest ici la poussière de Timas que lazur sombre
du lit nuptial de Perséphona reçut,
m orte avant lhymen. Lorsquelle périt,
toutes ses compagnes, dun fer fraîchement aiguisé,
coupèrent la force de leurs désirables cheveluresLa vierge Timas au printemps sans été
Mourut dans lorgueil de sa blancheur première.
Parfumons de fleurs, de chants, de piété,
Sa douce poussière.Oh ! le souvenir de ce corps lilial
Que Perséphona, voluptueuse et sombre,
Reçut dans lazur de son lit nuptial
Paré de fleurs dombre !Lorsquelle périt, ses compagnes dhier
Coupèrent là-bas leurs cheveux désirables,
Bleus comme la nuit et blonds comme lhiver,
Roux comme les sables.
De tous les astres le plus beau
O toi le plus beau des astres, Hespéros,
Fleur nocturne éclose au verger des étoiles,
Tu viens ranimer les ardeurs de Lesbos
Sous lazur des voiles.Tu jettes le trouble aux espaces sereins.
Le Désir renaît aux yeux las des Amantes,
Il meurtrit leurs flancs, il ravage leurs seins,
Leurs lèvres brûlantes.Verse tes lueurs sur lombre des baisers
Par les longs étés, lâmes de Mytilène
Exhale vers toi ses cris inapaisés,
Sa fervente haleine.Dans la pourpre et lor sombres du firmament,
Ecoute la mer amoureuse et stérile
Qui, le soir, endort de son gémissement
La langueur de lIle.
Mnasidika est plus belle que la tendre Gurinnô
Gurinnô qui pleure à lombre de mon seuil
Na point tes accents où lEros passe et chante,
O Mnasidika ! ni le splendide orgueil
De tes seins damante.Elle na point lor fondu de ton regard,
Ni la pourpre fleur de tes paupières closes,
Ni ta chair où lambre et la myrrhe et le nard
Parfument les roses.Mais elle a connue la grave volupté,
Leffroi de lamour et leffort des chimères
Une nuit, jai bu, dun baiser irrité,
Ses lèvres amères.
Et toi, ô Dika ! ceins de guirlandes ta
chevelure aimable, tresse les tiges de
fenouil de tes tendres mains, car les
vierges aux belles fleurs sont de beaucoup
les premières dans la ferveur des
Bienheureuses : celles-ci se détournent
des jeunes filles qui ne sont point couronnéesVa jusquau jardin clair où tu te reposes,
Pare tes cheveux de verdure et de fleurs,
Choisis les parfums, Dika, tisse les roses,
Mêle les couleurs.Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,
Entoure lautel des souffles de lété
Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,
A ta piété.Porte à LArtémis les sombres violettes,
A lAphrodita la pourpre des iris.
A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,
La langueur des lys.
Quelquun, je crois, se souviendra dans
lavenir de nousDans les lendemains que le sort file et tresse,
Les êtres futurs ne nous oublieront pas
Nous ne craignons point, Atthis, ô ma Maîtresses !
Lombre du trépas.Car ceux qui naîtrons après nous dans ce monde
Où râlent les chants jetteront leur soupir
Vers moi, qui taimais dune angoisse profonde,
Vers toi, mon Désir.Les jours ondoyants que la clarté nuance,
Les nuit de parfums viendront éterniser
Nos frémissements, notre ardente souffrance
Et notre baiser.
LEros qui délie mes membres aujourdhui
me dompte, être fatal, amer et douxAujourdhui lEros fatal, amer et doux
LEros qui ressemble à la Mort, me tourmente,
Maîtrise mes flancs et brise mes genoux
Dans langoisse ardente.
Lor est fils de Zeus ; ni la mite ni le ver
ne le peuvent détruireLor est fils de Zeus, cruel comme les Dieux.
Il épanouit sa puissance fatale,
Frère du soleil qui dévore les cieux
De gloire brutale.
Laurore Vénérable
Vois se rapprocher lAurore Vénérable,
Apportant leffroi, la souffrance et leffort,
Et le souvenir dont la langueur accable,
La vie et la mort.
Alentour la brise murmure fraîchement
à travers les branches des pommiers, et des
feuillages frissonnants coule le sommeilLa fraîcheur se glisse à travers les pommiers,
Le ruisseau bourdonne au profond des verdures,
Tel le chant confus qui remplit les guêpiers
Aux légers murmures.Lherbe de lété pâlit sous le soleil.
La rose, expirant sous les âpres ravages
Des chaleurs, languit vers lombre, et le sommeil
Coule des feuillages.
Et le sommeil aux yeux noirs, enfant de la nuit
Le grave couchant éteint lor des lumières
Le Sommeil aux yeux noirs, enfant de la Nuit,
De la verte Nuit pitoyable aux paupières,
Apaise le bruit.Et lâme des lys erre dans son haleine
Mais il ne sait point contenter le soupir
De lardent mer aux pieds de Mytilène,
Lasse de désir.
la servante de lAphrodita, lumineuse comme lor
Persuasion, Peithô, blonde suivante
De lAphrodita, viens dans le pâle essor
Des colombes, viens, lascive et suppliante,
Claire comme lor.Ta voix éloquente a laccent dune lyre
Implorant en vain lardeur et le retour
Dun fiévreux Passé Ta voix qui pleure attire
Vers le grave Amour.
Pures Kharites aux bras de rose, venez filles de Zeus.
O filles de Zeus, Grâces aux bras de rose,
Venez, apportant les parfums de jadis,
Le frisson des voix, du rythme et de la pause,
Et lor du paktis.Vous dont la langueur divine se repose
Dans léclair de laube et la flamme du jour,
Venez en dansant, Grâces aux bras de rose,
Riant à lamour.
une vierge à la voix douce
Jécoute en rêvant La fraîcheur de ta voix
Coule, comme leau du verger sur la mousse
Et vient apaiser mes douleurs dautrefois,
Vierge à la voix douce.
LEros aujourdhui a déchiré mon âme, vent qui dans la montagne sabat sur les chênes
LEros a ployé mon âme, comme un vent
Des montagne tord et brise les grands chênes
Et je vois périr, dans le flambeau mouvant,
Lessor des phalènes.
Jinstruisis Hérô de Guara la [vierge] légère à la course.
Jenseignai les chants à la vierge aux pieds dor
Dont les voix ressemble à la voix de la source,
Et dont les beaux pieds semblent prendre lessor,
Légers à la course.Jenseignai les chants où brûlent les parfums,
Où pleurent langoisse et leffroi des attentes,
Quand le crépuscule assombrit les ors bruns
Des rives ardentes.Jenseignai les chants qui montent vers lautel
Doù lAphrodita tourmente lamoureuse
Et qui font pâlir le sourire cruel
De la Bienheureuse.
une vierge très délicate cueillant des fleurs
Je te vis cueillir le fenouil et le thym
Et la fleur du vent, la légère anémone,
O vierge ! et je vis ton sourire enfantin
Où laube frissonne.Mon corps vigoureux comme un jeune arbrisseau
Frôla longuement ta chair tendre et brisée
Tu levas sur moi tes yeux plus frais que leau
Et que la rosée.Le fatal Eros et lamoureux Destin
Et lAphrodita dont je suis la prêtresse
Nous virent cueillir le fenouil et le thym,
Atthis, ma Maîtresse.
Je serai toujours vierge
Je demeurerai vierge comme la neige
Sereine, qui dort là-bas dun blanc sommeil,
Qui dort pâlement, et que lhiver protège
Du brutal soleil.Et jignorerai la souillure et lempreinte
Comme leau du fleuve et lhaleine du nord.
Je fuirai lhorreur sanglante de létreinte,
Du baiser qui mord.Je demeurerai vierge comme la lune
Qui se réfléchit dans le miroir du flot,
Et que le désir de la mer importune
De son long sanglot.
Dominant, comme lorsque laède de Lesbos domine les étrangers
Dominant la Terre où résonne ta lyre,
Dresse-toi, splendide Aède de Lesbos
Qui seule as connu la lumière et le rire
Divin de Paphôs.Psappha, verse-nous au profond de lespace,
Dédaignant le sort des êtres passagers,
Le frémissement de ton chant qui surpasse
Les chants étrangers.
car il nest pas juste que la lamentation
soit dans la maison des serviteurs des
Muses : cela est indigne de nous.Compagnes, voici la Maison du Poète
Où la Mort se tait, où le deuil nentre pas ;
Na gémissez plus dans langoisse inquiète
Du commun trépas.Parsemez de fleurs aux haleines légères
Le seuil où pleuraient les chants graves et doux ;
Arrêtez le flot des larmes passagères
Indignes de nous.
La lumière qui ne détruit point la vue
Pareille à une fleur dhyacintheNuit de pourpre, ainsi quune fleur dhyacinthe,
Ta lumière éclôt dans le verger des cieux.
Ton parfum est chaste, et ta douceur éteinte
Console les yeux.
Psappha appelle lamour doux et amer
et qui donne la douleur [Elle] le
nomme le tisseur de chimèresEros, de tes mains prodigues de douleurs
Tu répands langoisse, et tes lèvres amères
Ont le goût du sel et le parfum des fleurs,
Tisseur de chimères.
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En effet, comme l'indique Jean-Paul Goujon dans la biographie:"Tes blessures sont plus douces que leurs caresses" éd. Albin Michel, Renée Vivien remaniait régulièrement ses textes. Je cite :"Renée Vivien nous montre qu'elle est une femme de lettre accomplie. Faut-il ajouter une épigraphe ? modifier un vers ?... Lettres, billets, télégrammes et notes se multiplient et s'entrecroisent. ... Vallée, qui éprouvait de la sympathie pour Vivien, accueillait sans mauvaise grâce le déluge d'instructions, parfois contradictoires, dont il était accablé pour chaque édition ou réédition. Après la mort de Vivien, il entretint le souvenir de l'écrivain... renseignant Le Dantec et devenant entin le maître d'oeuvre des deux éditions des poésies complètes publiées par Lemerre en 1923-1924 et en 1934."