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POEMES RETROUVES

 

POEMES DE JEUNESSE :

Souvenir de jeunesse de Coblentz
A l’Ami
Dernier Rêve du Cœur
Les Musiciennes mortes
A mon ami M. Moullé
La chanson d’Ophélie

Automne
A un ami qui m’est cher
A mon Poète et Ami
A ma mère chérie

 

AUTRES POEMES :

Amazone
Sourire dans la mort
Sonnet à Alice Barney
Vertige

A mon Avril
A l’absente
Le Miroir

Remords tendre
Par-Delà la Mort persiste le Désir
Blonde au froid coloris…
Des refrains de simples couplets…
Le lys noir
Michel-Ange à Vittoria Colonna

Les fruits
Chauve-Souris
Violon
Corinne Triomphante
La Coupe de Cléopâtre
Chanson
Poème
Perle abandonnée

Dans la Mort
Le Palais
Le Soir est glorieux
Notre-Dame des Fièvres
Désir d'amour
Adieu à la Sirène
A Cécile
Noir et Gris
Poème

(Bribes)

 

POEMES SIGNES PAULE RIVERSDALE

Vers l’Amour
Divinité

Désir
Enterrée vivante

La Sirène


 

 

Souvenir de jeunesse de Coblentz

Là-bas sur le champ de manœuvre
Là-bas su le terrain prussien
On peut voir la douloureuse œuvre
D’un combat qui n’est pas ancien.

Là-bas tout près du bruit des armes
Du piétinement des chevaux
Est un pauvre tombeau sans larmes
Le plus douloureux des tombeaux

Ce n’est qu’une petite pierre
Là sont les prisonniers français
Morts pendant la cruelle guerre
Dormant dans la suprême paix

Sans doute morts sur cette plaine
Morts comment ? Dieu seul le sait
Leur coupe d’amertume pleine
Tels sont morts ces soldats français

Morts, morts en la terre ennemie
Morts sans le suprême secours
D’une voix, d’une main amie
Voilà qu’ils dorment pour toujours

Ils n’ont point revu la patrie
Jamais ils ne la reverront,
Et près d’eux, personne ne prie
Hélas on passe indifférent

Comme si c’était peu de chose :
Ce sont des prisonniers français
Dit-on. L’on regarde, morose,
Ce tombeau d’ennemis défaits

Morts de douleur ou de famine
De froid ou bien de désespoir
De la honte qui creuse et mine
Le courage… qui peut savoir ?

O mes frères hélas, mes frères
Tout ce que vous avez souffert
Les pleurs, les hontes, les misères
Enfouis toujours sous ce sol vert

O lâche et dernière vengeance
Que le lieu de votre tombeau
Pour vous, ô pauvres fils de France
Le cimetière était trop beau.

Il fallait le champ de manœuvre
Avec ses hauts bruits de clairon
Nobles vainqueurs ! Voici leur œuvre
Et voici votre humiliation

Et nul ne vient à votre pierre
Pleurer en silence un moment
Vous avez pour tombe la terre
Dont le seul nom est un affront

Quelqu’un vous pleure dans la France
Les cœurs qui vous ont bien aimés
Sont déchirés par la souffrance
O pauvres morts inanimés

O mes frères, Hélas ! Mes frères
Tout ce que vous avez souffert
Les pleurs, les hontes, les misères
Toujours, toujours sous ce sol vert.

 

 

A l'Ami

O la triste douceur des tendresses lointaines
Séparés, ô mon cher amour
Savons-nous si nos cœurs pleins d’espérances vaines
Doivent se retrouver un jour ?

Pourtant, nous nous aimons d’une longue amitié
Notre histoire fut un poème
Toute une poésie achevée à moitié
Pourtant, ô mon amour, je t’aime.

Pourtant, matin et soir, comme un vol d’hirondelles
Mes pensées s’en vont vers toi
Mes pensées d’amour, mes pensées fidèles
Et ton souvenir n’est qu’à moi.

Pourtant, ô mon amour, j’ai le rêve et l’espoir
Que rien n’efface ni n’enlève
J’ai le constant désir d’un suprême au revoir
Laisse-moi le garder, ce rêve.

Oui, laissez-moi rêver ! Tu viens à mes prières
Et tu m’ouvres tes bras tendus
Et, suaves, je sens errer sur mes paupières
Tes baisers longtemps attendus.

Tes baisers, je les sens dans un trouble profond
Oubliant alors toutes choses
Odorants et légers qui tombent sur mon front
Ainsi qu’une pluie de roses.

Tes bras autour de moi m’entourent avec tendresse
Je sens, perdue dans tes bras,
Je sens de toutes parts une grande caresse
Et ta voix me parle tout bas.

Une fièvre est en moi, toi seul peux l’apaiser
Je défaille et je n’ai plus d’haleine
Que juste ce qu’il faut pour mettre en un baiser
L’âme trop heureuse et trop pleine !

Je parle sans penser – comme dans la fièvre –
L’air est doux et chaud alentour
Je n’ai plus qu’un désir, ton baiser sur mes lèvres
Et je t’aime, et je suis l’amour.

 

 

 

Dernier Rêve du Cœur

Oui, je voudrais mourir par une jour de printemps
Parfumé de violettes et vigoureux de sève
Comme un premier amour avec un premier rêve,
Et c’est le seul moment de bonheur que j’attends

Par un jour blond et jeune aux rayons éclatants
Une heure de printemps aussi douce que brève
Et je veux bien alors que ma vie s’achève
Car ils seront très doux mes derniers instants

Rêvant mon dernier rêve ô la douceur des cieux
Je mourrai sans regret, le soleil dans les yeux
Dans l’âme les parfums des naissantes violettes

J’aurai tout oublié, la passé détesté
Mes désillusions et mes douleurs muettes
Et rien que l’amour ne me sera resté.

 

 

 

Les Musiciennes mortes

J’entends passer tout près l’essaim des musiciennes.
C’est le groupe sacré des âmes d’autrefois
Dont l’harmonie intime éclatait dans la voix,
Dans le clavier sonore où les lyres anciennes.

Leurs pas font murmurer les harpes éoliennes.
Leurs esprits harmonieux hantent l’ombre des bois
Pour enseigner leur art et leurs divines lois
Aux jeunes rossignols, muses aériennes

Où leur vol passe, l’air a de légers frissons.
Elles viennent mêler leurs antiques chansons
Aux forêts, de mystère et d’ombre recouvertes.

Comme pour exhaler le chant ou le soupir,
Je les vois hésiter, les lèvres entrouvertes,
Et le poète seul les entend revenir.

 

 

 

A mon ami M. Moullé

Vous qui savez aimer, vous qui savez comprendre,
Oh ! Ne vous laissez pas décourager en vain,
Poète dont le cœur, à la fois triste et tendre,
Vibre à chaque émotion du vaste cœur humain !

Gardez toujours en vous la frêle poésie,
Gardez toujours en vous son doux rythme touchant,
Ecoutez bien la voix, âme qu’elle a choisie ;
Gardez toujours en vous la lumière et le chant !

Gardez toujours en vous cet idéal suprême,
La noblesse de l’âme avec celle du cœur ;
Que votre vie soit la poésie même !
Et soyez de vous-même et du monde vainqueur !

Que rien ne vous attriste et ne vous décourage.
Sachant que vous avez l’harmonie et l’amour ;
Persévérez toujours ! – Ayant le grand message
Que chantait autrefois le moindre troubadour.

Oh ! Le monde a toujours été dur aux poètes !
Car la réalité tuait leur idéal,
Mais vous, Ah ! Soyez grand ! Que tout ce que vous faites
Ait l’élan victorieux d’un hymne triomphal !

Et songez, quand parfois vous êtes seul et triste,
Que votre vie, hélas ! comprime votre cœur,
Ce cœur plein d’harmonie et de rêves d’artiste,
Songez que tout cela doit vous rendre meilleur !

Songez que cette vie ennoblit, ô poète !
Songez que chaque épreuve est un progrès de fait ;
Que c’est un pas de plus vers le sublime faîte ;
Songez que tout cela tend à rendre parfait.

Si votre force, hélas ! parfois s’est endormie,
Qu’à peine vous pouvez rester fier et debout,
Souvenez-vous alors d’une petite amie
Qui saura vous comprendre et souffrir avec vous !

 

 

 

La chanson d’Ophélie

Elle chante Ophélie, en tressant des couronnes
De ces petites fleurs que les champs verts nous donnent
Tout parfum, toute fraîcheur, en leur simplicité
Et le soleil sourit à sa jeune beauté.
Elle chante, inconsciente en sa douce folie,
L’âme ne sourit plus dans les yeux d’Ophélie

Elle chante, inconsciente, une étrange chanson
Son léger pas paraît la fuite d’un rayon
Tandis que le printemps autour d’elle rayonne
Elle chante en tressant sa dernière couronne

Et la blonde Ophélie errante au bord de l’eau
Ne sait pas que son pied effleure son tombeau

Près d’un fleuve, se penche en pleurant un vieux saule.
Comme un petit enfant qui monte sur l’épaule
De son aïeul souriant, ne craignant nul danger,
Elle monte sur l’arbre – un corps souple et léger.
Capricieuse elle veut, sur la branche ployante,
Suspendre sa couronne humble mais odorante
Et toujours en chantant sur les rameaux pleureurs
Elle monte, elle veut y suspendre ses fleurs

Mais un rameau se brise… Hélas la vierge tombe
L’eau souriante devient un instant sa tombe

Mais ses blancs vêtements la soutiennent encor
Comme le cygne après son dernier essor
A l’heure de sa mort chante son chant suprême,
Avant de disparaître, Ophélie de même
Flottante encore sur l’eau, chante son dernier chant.

Et nul ne voit sa mort sauf le saule penchant
Hélas ! Bientôt finit cette chanson étrange,
En un long dernier râle étouffé sous la fange.

Puissé-je ainsi mourir, les mains pleines de fleurs
En chantant jusqu’au bout, sans larmes, sans terreur
Chantant jusqu’à ma mort, entraînée quand même
Par le fleuve inconnu, mystérieux et suprême
Par le fleuve funèbre où va l’homme banni
Par le fleuve profond qui mène à l’infini.

 

 

 

Automne

Ne me parle donc jamais plus
O l’amour de toute mon âme
D’un regard ayant moins de flamme
Et du poids des ans superflus

Que m’importent, auprès de toi,
Et les quelques roses fanées
Et les quelques brèves années
Que tu vécus jadis sans moi

Tout mon être, je te le donne !
Tu me l’as dit voici longtemps,
Puisque j’ai l’âge du printemps,
C’est toi le tendre et triste Automne.

Tes soucis, mon cœur les prévient
Et j’aime, puisqu’il faut tout dire
La tristesse de ton sourire
Ton sourire qui se souvient

Le printemps, c’est la jeune fille
C’est en elle le premier amour
Dans ses yeux d’Avril tour à tour,
Le long regard se mouille ou brille

L’Automne est l’homme déjà mûr
Qui se souvient de sa jeunesse
Et son regard a la tendresse
D’un cœur souffrant, profond et sûr.

C’est un été plus tendre encore
C’est un printemps toujours plus beau
C’est un suprême renouveau
Un couchant qui serait l’aurore

Pour te parler à cœur ouvert
Oui, c’est bien ainsi que je t’aime.
A toi, le sourire suprême,
De ceux qui jadis ont souffert

Je t’apporte un cœur entier
Brûlant des premières fièvres
Et la virginité des lèvres
Que tu baiseras le premier.

Et je te donne ma jeunesse
Je te donne mes dix-huit ans
Et le baiser de mon printemps
O ma première tendresse !

La passion porte avec elle
Le renouveau du cœur viril
Aime, c’est l’éternel Avril
Et c’est la jeunesse éternelle

Et moi, je demande à mon tour
En échange d’un cœur de femme
Le dernier printemps de ton âme
Et d’être ton dernier amour !

 

 

 

A un ami qui m’est cher

Lorsque je vous ai vu pour la première fois,
Je n’ai vu qu’un passante, qu’une ombre parisienne,
Dont la voix répondait par hasard à ma voix,
Dont la main effleurait par hasard la mienne.

J’étais comme un rêveur attardé sur la grève,
Qui voit venir vers lui les vagues de la mer
Et qui les voit s’enfuir, en poursuivant son rêve,
Qui les voit retomber dans le néant d’hier.

Je ne voyais qu’un flot de l’océan humain,
A peine s’attardait ma pensée fuyante,
Rien qu’un adieu banal, un serrement de main,
Et je vous ai quitté, vous passant, moi passante.

Quand vos vers ont chanté tendrement à mon âme,
Je n’ai vu qu’un poète, un esprit mélodieux,
Qui chantait en tissant le fil d’or de la trame
Faite d’illusions et de rêves radieux.

J’écoutais en rêvant les chants de votre cœur,
J’écoutais en rêvant l’harmonie secrète
Toute pleine d’amour, de joie ou de douleur
Que soupirait tout bas votre âme de poète.

J’étais comme un passant qui dans la nuit écoute
Un chant de rossignol, harmonieux et touchant,
Et qui, tout attendri, reprend après sa route
Emportant avec lui la mémoire d’un chant.

Enfin quand votre cœur au mien s’est révélé,
Quand j’ai vu sa grandeur, son intime noblesse,
Ami, le moindre doute alors s’en est allé,
Je pouvais me confier sans crainte à sa tendresse.

Alors j’ai vu l’ami, cet ami de mes songes,
Cet ami tendre et doux, dont j’avais tant besoin,
Hélas ! Et maintenant les heures se prolongent
En nuits, en jours, en mois, et vous êtes si loin !

Mais vous êtes toujours présent à ma pensée,
Mais vous êtes toujours présent à mon esprit..
Ami, votre tendresse, ainsi que la rosée,
Pénètre dans mon cœur, et ranime et guérit…

 

 

 

A mon Poète et Ami

Vos vers, ces doux oiseaux, m’apportent sur leurs ailes
Des paroles de votre cœur,
Ils viennent, comme un vol de blanches tourterelles
A travers la mer en fureur.

Ils viennent de bien loin, pour chanter à mon cœur
Tout ce qu’a murmuré le vôtre,
Vos vers, ces doux oiseaux, m’apportent le bonheur
En passant d’un rivage à l’autre.

Vos vers, ces doux oiseaux, m’apportent sur leurs ailes
Des paroles de mon ami,
De mon ami lointain aux pensées fidèles,
Et joyeux, mon cœur a frémi.

Leur essor a toujours un frisson de tendresse
Quand ils se posent sur mon cœur,
Ils viennent vos doux vers, me répéter sans cesse
Des mots d’ami pleins de douceur.

Alors, je ne suis plus tellement isolée,
Et mon cœur de joie a frémi,
Vos vers, ces doux oiseaux, m’ont souvent consolée,
O mon poète et ami.

( 5 mai 1894)

 

 

 

A ma Mère Chérie

Elle ressemble aux blancs lilas
Lorsqu’avril tout en fleurs succombe,
Si léger, si doux est son pas
Qu’on dirait une fleur qui tombe.

Elle est plutôt ma grande sœur
Toujours si blonde et si jolie,
Ses yeux souriant avec douceur
Sa charmante mélancolie.

C’est elle ! la fée aux yeux bleus
Qu’on voit passer mignonne et fière,
Le soleil, sur ses blonds cheveux
Les transforme en fils de lumière.

Et quoiqu’elle ait souffert longtemps,
Elle a gardé dans la tristesse
Au cœur, un éternel printemps,
Au front, l’éternelle jeunesse.

Ses yeux, aux ombres de velours,
Consolent souvent sans rien dire,
Et l’on se souviendra toujours
De la beauté de son sourire.

Quand on souffre d’un mal profond,
Elle vient poser, la première,
Sa main fraîche sur votre front,
Comme l’ange de la prière.

( 1898 )

 

 

AUTRES POEMES

 

 

Amazone

L’amazone contemple à ses pieds des ruines,
Tandis que le soleil, las des luttes, s’endort ;
La volupté du meurtre a gonflé ses narines ;
Elle exulte, amoureuse étrange de la Mort.

Elle veut les baisers des lèvres expirantes
Qui laissent à sa bouche en feu le goût du sang ;
Sur le champ de bataille aux odeurs enivrantes,
Son orgueilleux désir se vautre en pâlissant.

Elle aime les amants qui lui donnent l’ivresse
De leur fauve agonie et de leur fier trépas,
Et, méprisant le miel de la fade caresse,
Les coupes sans horreur ne lui suffisent pas.

Le râle la remplit d’une ivresse sauvage ;
Au milieu des combats son cœur s’épanouit
Et, lionne aux yeux d’or éprise de carnage
La livide sueur des fonts la réjouit.

Elle rit et se pâme auprès du vaincu blême ;
Son corps, vêtu de pourpre, aux derniers feux du jour
Se penche avec ardeur sur le spasme suprême,
Plus terrible et plus beau que le spasme d’amour.

 

 

 

Sourire dans la mort

Le charme maladif des musiques moroses
Ici ne convient point à l’auguste trépas ;
Venez ! Il faut couvrir de rythmes et de roses
La maison du poète, où le deuil n’entre pas.

Rien que l’éclat des chants : pas de vain verbiage,
Ni le sanglot banal d’importunes douleurs ;
Comme pour un splendide et joyeux mariage,
Il lui faut avant tout des fleurs, des fleurs, des fleurs !

Il épouse la gloire au sourire de femme
Et l’ombre est nuptiale autour de son cercueil ;
Les cierges enfiévrés sont des souffles de flamme
Qui veillent ardemment et longuement au seuil.

Dans le sublime oubli de sa vie ancienne,
Son front large sourit avec sérénité…
Il dort visiblement sa nuit olympienne,
Et son baiser d’amour étreint l’éternité.

 

 

 

Sonnet à Alice Barney

Le mystère de ta beauté meurtrie
N’a rien de la froideur de notre ciel natal,
Et tes yeux où languit le rêve oriental
Semblent chercher toujours la lointaine Patrie.

Ton pas semble fouler les sables de Syrie,
La flamme du désert brûlé à ton front fatal,
Il se mêle une odeur de rose et de santal
A l’étrange ferveur de ta lèvre qui prie.

Devant ton long regard l’horizon s’élargit.
Quelque chose d’ardent et de fauve rugit
Sous le chant de ta voix savamment modulée.

Et l’on sent rayonner en ton esprit vivant,
Aube d’un nouveau jour, lumière révélée,
Le mystique soleil qui nous vient du Levant.

 

 

 

A mon Avril

Répands sur mon front d’insomnie
Tes cheveux d’aurore et de joie,
O toi, ma tendresse infinie,
Avril, mon printemps, mon amour !

Quoi de plus tendre et de plus beau
Que de voir, miracle suprême !
Des roses naître du tombeau !
Cela s’est fait, puisque je t’aime.

Dans mon âme, où l’angoisse est morte,
Le souvenir est effacé…
Donne-moi tes lèvres ! qu’importe
La douleur que fut le passé !

L’oubli me sourit dans tes yeux
Et je dis à la vie en larmes
Un grand hommage silencieux
Car elle a de suprêmes charmes.

Car j’ai, dans ma pauvre existence,
Parmi les jours où j’ai pleuré,
Quelque chose de doux, d’immense,
De lumineux et de sacré !

C’est pour cela que je bénis
Non seulement toi, ma très blonde,
Mais aussi les temps infinis,
L’espace et les cieux et le monde !

J’ai compris qu’elle aube suprême
Se lève sur le grand néant,
Et qu’on espère, et que l’on aime
Et que l’on meurt en souriant !

 

 

 

A l’absente

Oui, c’est toi mon rêve suprême
Pendant ces longs, ces mornes jours
Où je pleure au fond de moi-même
L’exil triste de nos amours !-

N’as-tu pas senti qu’un moment
Lasse de ses souffrances vaines
Mon âme allait éperdument
Vers tes chères lèvres lointaines ?-

N’as-tu pas entendu, ma blonde,
Le bruit d’un sanglot qui revient
Dans le cœur de la nuit profonde ?-
C’est mon amour qui se souvient.-

 

 

 

Le Miroir

Je t’admire, et ne suis que ton miroir fidèle
Car je m’abîme en toi pour t’aimer un peu mieux ;
Je rêve ta beauté, je me confonds en elle,
Et j’ai fait de mes yeux le miroir de tes yeux.

Je t’adore, et mon cœur est le profond miroir
Où ton humeur d’avril se reflète sans cesse.
Tout entier, il s’éclaire à tes moments d’espoir
Et se meurt lentement à ta moindre tristesse.

O toujours la plus douce, ô blonde entre les blondes,
Je t’adore, et mon corps est l’amoureux miroir
Où tu verras tes seins et tes hanches profondes,
Tes seins pâles qui font si lumineux le soir !

Penche-toi, tu verras ton miroir tour à tour
Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres
Où trembleront encor tes mêmes mots d’amour ;
Tu le verras frémir des mêmes longues fièvres.

Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée
Car il s’est fait très pur afin de recevoir
Le reflet immortel de la Beauté sacrée…
Penche-toi longuement sur l’amoureux Miroir !

 

 

 

Remords tendre

Je n’ai pas su t’aimer, ma divine et ma blonde,
Blonde aux baisers de fleur, bien souvent, en secret
J’ai dû faire pleurer les plus beaux yeux du monde,
Je n’ai pas toujours eu la bonté qu’il faudrait.

J’ai vécu trop de deuils, de douleurs, de mensonges,
J’ai passé mon chemin, mon cœur est devenu
L’incrédule de rêve et l’ennui des songes ?…
Lorsqu’il était trop tard, ton sourire est venu.

Je trouvais à souffrir Dieu sait quels sombres charmes,
Tu me disais : Toujours ! Je répondais : Jamais !
Je doutais âprement ; même devant tes larmes,
J’étais triste et méchante ; et pourtant tu m’aimais !

Je n’ai pas su garder intacte et parfumée
Une heure unique et tendre, au fond de mon destin…
O ma douceur ! Pourquoi t’ai-je si mal aimée ?
L’espérance ne peut épouser le chagrin.

Quelque chose de frais, quelque chose d’immense,
Quelque chose de blanc comme l’éclat du jour
Avait paru pourtant dans ma terne existence,
Ce miracle : t’avoir inspiré de l’amour !

Une larme à tes yeux ressemble à la rosée ;
Pour me la donner, pleure une dernière fois !
Ce sera le pardon sur mon âme brisée
Et l’effacement pur du mauvais autrefois !

 

 

 

Par-Delà la Mort persiste le Désir

O ma Maîtresse morte, aux yeux de pâle azur,
Je te vois dans ton lit que lave la rosée,
Dans ton cercueil fétide où coule un flot impur,
Et sans fin je t’adore, ô chair décomposée.

La nacre des baisers, des longs baisers d’hier,
Donne à ton corps brisé ce bleu de meurtrissure,
Ce vert, ce violet voluptueux et clair.
J’aspire ton parfum d’ombre et de moisissure.

Je te convoite avec des râles et des cris,
Moi qui reviens cueillir sur tes lèvres livides
Ces baisers d’autrefois, empestés et pourris,
T’étreindre et regarder sous tes paupières vides.

Tu m’attends, allongée au fond du soir troublant,
Et je viens m’enivrer de ton affreuse haleine
En me disant : « C’est elle, et voici son cou blanc,
Voici ses clairs cheveux, ses mains de reine.

 « Que notre solitude est douce, ô mon Désir !
« Quel merveilleux silence où mon sanglot se brise !
« C’est elle que je vois divinement pâlir…
« Voici la nuit d’amour si tendrement promise.

« Quelle nuit de caresse et de fièvre ! Oh ! les seins
« Frais et fleuris, les flancs d’une forme suprême !
« Le velouté du ventre et la rondeur des reins !
« La voici tout entière, et telle que je l’aime ! »

« Je suis le Ver qui vit de ton corps bien-aimé,
Qui dans l’ombre a rampé jusqu’à ta froide porte,
Le Ver toujours tenace et toujours affamé,
Dont l’éternel désir se repaît de chair morte.

 

 

 

Blonde au froid coloris…

Blonde au froid coloris, perverse et virginale,
Toi qui, dans la moiteur des nuits de bacchanale,
Mêles des lys meurtris à tes cheveux défaits,
Tu n’aimes que les lits de paresse et de paix,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Et j’ignore pourquoi, dans un silence amer,
Tu me livres l’ennui languissant de ta chair.
Compagne au front distrait de ma lugubre couche,
Tu me livres l’ennui languissant de ta bouche,
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés…
La neige qui fleurit les monts immaculés
Est moins froide à frôler que ta pâle luxure.
Oh ! Le charme et l’horreur de ta blancheur impure !

 

 

 

Des refrains de simples couplets…

Des refrains de simples couplets
Flottent là-bas, à la dérive…
Délicatement sensitive
Ton âme est pleine de reflets.

Dans l’ombre, parmi les accords
Et les souffles de tubéreuse,
Resplendit, ô vierge amoureuse !
La flamme blanche de ton corps…

 

 

 

Le lys noir

L’inquiétant Lys noir, large ouvert, semble offrir
Dans sa coupe de deuil un ivresse infernale.
Il a le fier mépris de la beauté banale
Qu’un rayon de soleil trop fervent peut flétrir.

Et la sinistre fleur du vice sans désir
Se fane dans l’ardeur de l’âpre bacchanale
S’effeuillant aux cheveux d’une femme vénale
Dont le cœur ennuyé dédaigne de choisir.

Sachant combien le rire est énervant et triste
Elle exhale en mourant son parfum où persiste
Un relent affadi de festins et d’amour

Et l’aube vient brûler la paupière rougie
De la Douleur souillée essuyant au grand jour
Parmi les pleurs sacrés les sueurs de l’orgie.

 

 

 

Michel-Ange à Vittoria Colonna

Je goûte de toi le silence et le charme
Des nuits où la douleur se plaît à demeurer,
Toi qu’on ne voit jamais essuyer une larme
Mais dont j’entends souvent la grande âme pleurer.

Je suis déjà si las des baisers de la terre
O femme au noble front par les chagrins terni,
Je ne trouve un peu d’ombre et de divin mystère
Que dans la profondeur de ton deuil infini !

Comment auprès de toi tenter la vaine épreuve
Des aveux dédaignés, des soupirs superflus ?
Toi si haute et si sombre en tes robes de veuves,
Toi dont l’espoir brisé ne s’éveillera plus ?

O ma nuit ! ô ma paix ! calme où se fortifie
Le magnanime élan, le généreux effort,
Je mets à tes pieds saints mon cœur que purifie
La blancheur d’un amour qui ressemble à la mort.

 

 

 

Les fruits

(sonnet)

Je hais les fruits, splendeurs par le soleil mûries,
Prunes de pourpre et d’or, dont l’odorant sommeil
Dans l’aube fut troublé par un baiser vermeil,
Mystique Orange, éclose au pays des féeries,

Pomme fraîche exhalant le parfum des prairies,
Cerise folle, offrant ses lèvres au soleil,
Abricot à la joue espagnole pareil,
Et pêche aux chairs de femme exquises et meurtries.

Les fruits, réalités des rêves du printemps
Dans l’ostentation de leurs corps éclatants,
M’attristent à l’égal des choses accomplies.

Leur saveur sensuelle et leur lourde couleur
Ne fait frémir en moi que des mélancolies,
Car j’y vois l’agonie et la mort d’une fleur.

 

 

 

Chauve-Souris

Vampire sans horreur et Monstre sans effroi,
Chimère sans beauté, Chauve-Souris, ô toi
Qui va heurtant du front les ténèbres divines,
Ivre d’ombre et d’horreur, de nuit et de ruines,
Comment ne pas t’aimer en pleurant, ô ma sœur ?
Ta laideur de sabbat éloigne la douceur,
Ton pitoyable élan se brise dans le vide
Tant l’effort maladroit de ton lourd vol stupide
T’affole et te tourmente, et ne t’élève pas !
Et tes regards meurtris sont aveugles et las
D’avoir trop adoré les astres et la lune…
Tu sembles apporter la sinistre infortune
Et les pressentiments du danger et de la mort
Tandis que l’univers se délasse et s’endort.
Ta muette souffrance erre et rôde et s’égare.
Pleins de tâtonnements, ton passage bizarre
Mêle l’inquiétude et la fièvre aux beaux soirs.
C’est toi le frôlement d’étranges désespoirs,
Furtifs, enveloppés de terreur et de haine.
Passe, spectre éperdu, pareil à l’âme humaine
Dans ce qu’elle a de triste et d’ignoble et de beau,
Avec ton corps de bête et tes ailes d’oiseau !

 

 

 

 

Le Violon

Le Musicien mire un visage hagard
Et des yeux d’où l’éclair des triomphes s’envole.
Le soir tombe, apportant une fatigue molle,
Et le vieil homme dit : Il se fait déjà tard.

L’amant peut oublier le plus divin regard
Et le son de la plus enivrante parole,
Mais rien ne peut guérir, rien jamais ne console
L’artiste défaillant de la mort de son art.

Le violon se tait. Comme par ironie,
L’immortel instrument garde son harmonie
Et, matière, a vaincu l’esprit humilié.

Il attend un Elu, qui, dans un prochain âge,
Viendra, sans plus songer au vieux Maître oublié,
Recueillir largement le divin héritage.

 

 

 

Corinne Triomphante

Tous deux ont noblement chanté, mais vers Corinne
Se portent l’éclat et l’hommage des yeux ;
Elle a fait murmurer et sangloter le mieux
La lyre, et l’Hellas devant elle s’incline.

Et des vierges ont mis à sa tempe
L’orgueil des lauriers, les feuillages du symbole ;
Ses lèvres ont gardé le pli de la parole
Où le rythme savant éclate avec splendeur.

Corinne a triomphé, car la gloire ancienne
Des chanteurs refleurit au printemps de son front,
On la nomme divine et la foule répond
Par un élan d’amour vers la Musicienne.

Des roses et des lys, et des roses encor
S’effeuillent en parfum à ses pieds que l’on baise.
Elle ne sourit plus, son regard qui s’apaise
Semble celui d’un aigle arrêtant son essor.

A celui que son ode a frappé du silence
Elle va lentement, sans joie et sans orgueil,
Puis élève la voix, et des accents de deuil
Traînent obscurément dans l’or de sa cadence.

Elle dit : « O Pindare ! ô frère ! n’est-ce pas
« Que les lauriers sont lourds sur le front d’un poète,
« Et que le doute en nous tressaille et s’inquiète
« De les ceindre avant la majesté du trépas ?-

« Jadis, la nymphe aux yeux pareils à la rosée
« Fuyait devant le Dieu des chants et du soleil ;
« Lui, saisissant enfin les cheveux de vermeil,
« Ne garda plus aux doigts qu’une tige brisée.

« Et l’Immortel, pleurant son Immortalité,
« Fut ta proie, ô Désir qui toujours te refuses !
« En cueillant le lauriers des Héros et des Muses
« Apollon l’a maudit pour sa stérilité.

« Depuis lors, les amants de l’alme poésie
« Sont brûlés d’un souci plus amer que la mort :
« La forme de leur rêve échappe à leur effort,
« Fugitive éternelle aux lèvres d’ambroisie.

« Ils y laissent leur vie et leurs cœurs tout entiers
« Et s’attristent souvent aux heures de victoire :
« La Déesse les fuit, en leur laissant la gloire…
« Et leurs pleurs ont coulé sur les pâles lauriers ! »

 

 

 

La Coupe de Cléopâtre

( A Alice Barney, qui un soir incarna Cléopâtre )

Dans la coupe profonde où rit la liqueur d’or,
Débordante, éclatante en fauves étincelles,
Parmi l’effeuillement des fleurs et d’un trésor,
Cléopâtre a trempé ses lèvres immortelles.

Comme de la lumière étincellent ses dents,
Ses paupières de pourpre ont de lourdes paresses,
Elle songe, à travers un nuage d’encens,
La royale Assoiffée aux étranges ivresses.

De sa voix langoureuse et fatale aux amants
Elle murmure : Assez des vains fruits de la terre !
Il me faut l’âpre vin aux lourds parfums fumants
Dont la terrible soif des Dieux se désaltère.

Pour que je puisse enfin, songe qui m’éblouit,
Boire superbement dans la coupe des Reines
Du Vin qui seul enivre et qui seul réjouit,
Verse-moi largement le flot pur de tes veines !

Comme un astre levant son visage divin
Que, dompté, l’univers en tremblant idolâtre,
Dans cet enivrement superbe du festin,
La bouche humide et rouge, elle boit Cléopâtre !

 

 

 

Chanson

Lorsque la lune vient pleurer
Sur les tombes des fleurs fidèles
Mon souvenir vient t’effleurer
Dans un enveloppement d’ailes.

Il se fait tard, tu vas dormir
Les paupières déjà mi-closes…
Dans l’air des nuits on sent frémir
L’agonie ardente des roses.

Sur ton front lourd d’accablement
Tes cheveux font de légers voiles…
Dans le ciel brûle infiniment
La flamme blanche des étoiles

Et la Déesse du Sommeil
De ses mains lentes fait éclore
Des fleurs qui craignent le soleil
Et qui meurent avant l’aurore.

 

 

 

Poème

J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme
Et je suis aujourd’hui le mendiant d’amour :
Des souvenirs, pareils à la vermine infâme,
Me rongent à la face implacable du jour.
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme,
Et je viens lâchement implorer du destin
Un reflet de tes yeux au caprice divin,
O tombe fugitive, ô pâleur parfumée
Si prodigalement, si largement aimée !

J’ai cherché ton regard dans les yeux étrangers,
J’ai cherché ton baiser sur des lèvres fuyantes ;
La vigne qui rougit au soleil des vergers
M’a versé dans ses flots le rire des Bacchantes ;
J’ai cherché ton parfum sur les lits étrangers
Sans libérer mon cœur de tes âpres caresses.
Et, comme les soupirs des plaintives maîtresses
Qui pleurent dans la nuit un été sans retour,
J’entends gémir l’écho des paroles d’amour.

O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Incertaine douceur arrachée au destin,
Si prodigalement, si largement aimée,
J’ai perdu ton sourire au caprice divin ;
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Tu m’as fait aujourd’hui le mendiant d’amour
Etalant à la face implacable du jour
La douleur sans beauté d’une misère infâme…
J’ai ruiné mon cœur, j’ai dévasté mon âme.

 

 

 

Perle abandonnée

Je rends comme l’on jette une perle à la mer,
Au néant cet amour qui me fut rare et cher…
Le voici rejeté dans le lit de la mer,
Car rien de toi jamais ne me sera plus cher…

S’échappant de mes mains, il s’en retourne aux ondes
Dont ma main le reçut… Perfides et profondes,
O vagues, qui roulez, comme roulent les mondes,
Toujours elle fut vôtre, ô cauteleuses ondes !

Reprenez le présent refusé, traîtres flots !
Avec le calme oubli des antiques sanglots,
J’ai jeté mon amour au plus profond des flots !
Qu’il devienne la proie insensible des flots…

J’ai repris mon regret et ma mélancolie.
Cet amour qui ne fut qu’un songe de folie,
Que je le lance loin de moi, que je l’oublie !
Ah ! que j’oublie, et que j’oublie, et que j’oublie…

 

 

 

Dans la Mort

Dans le frais clair-obscur bleuissant des lumières
Viens rêver de la Mort.. J’adore tes paupières

Les siècles ont glissé sur nos fronts endormis
Plus légers et plus doux que des rires amis…

Et le ruissellement des feuilles de pivoine,
Pleut dans notre cercueil d’onyx et de sardoine.

Large comme l’amphore aux mains de Rébecca
Ton flanc pâlit parmi les pleurs d’harmonica.

Vient reposer dans l’ombre où dorment les lumières,
Où j’adore la fleur de tes paupières.

 

 

Le Palais

« Tu ne construiras point sur le sable. »

Evangile.

J’élevai ce palais où dort l’âme des rois,
Où l’air chargé de myrrhe et de nard s’alambique,
Où j’évoque le rire ardent de la musique,
Et la liquidité des lyres et des voix.

J’entourai de l’azur ténébreux des grands bois
Où dorment les serpents, sa façade héroïque,
Je parfumai d’un bleu parfum de véronique
Les murs enorgueillis des échos d’autrefois.

Mais sous votre ombre, ô fleurs vertes du sycomore !
Mon palais assailli par le vent de l’aurore
Ne sera plus qu’un peu de gris désenchanté…

Car je suis de ceux-là que la lumière accable,
Et, tenant par la main la froide Eternité,
L’aube me confondra : j’ai bâti sur le sable
.

 

 

 

Le Soir est glorieux

Le soir est glorieux ainsi qu’un hosanna…
Jadis, il me comprit et me rasséréna.

Je pleure, en contemplant le ciel roux comme l’ocre,
Sur mon esprit flottant et mon cœur médiocre.

Le fiévreux souvenir d’une Amie est dans l’air…
L’Arc-en-ciel de la Mort se lève sur la mer.

Et vers toi la Prêtresse, et vers moi la disciple,
Montre la Nuit unique et diverse et multiple.

La couleur de mes jours, tel un prisme incomplet,
S’assombrit gravement du vert au violet.

Sans révolte, j’attends le crépuscule neutre,
Sable, gris où le pas se veloute et se feutre.

Plus roue que le vin aux Noces de Cana,
Voici venir le soir qui me rasséréna

Jadis, et qui versa ses ors de soufre et d’ocre
Sur mon esprit flottant et mon cœur médiocre.

 

 

 

Notre-Dame des Fièvres

(Tolède)

Ton haleine fétide a corrompu la ville…
Un vert de gangrène, un vert de poison
Grouille, et la nuit rampe ainsi qu’un reptile.
La foule redit en chœur l’oraison,
Délire fervent qui brûle les lèvres,
Frisson glacial parmi les sueurs,
Vers ta lividité, Notre-Dame des Fièvres !

L’ombre t’a consacré ses mauvaises lueurs.
Les phosphores bleus sont tes frêles cierges,
Et les feux follets dorent ton autel,
Vierge qui souris à la mort des vierges,
Qui demeures sourde à l’obscur appel,
Madone vers qui matines et vêpres
Montent en grelottant, Notre-Dame des Lèpres !

Ta cathédrale, aux murs rongés par les lichens
Ecœure le soir par sa tiédeur fade.
Sur les lits souillés de hideux hymens,
Suinte la moiteur des mains de malade.
Les ladres squameux et les moribonds
Mêlent leur soupir au cri des orfraies
Et baisent tes genoux, Notre-Dame des Plaies !

Tes tragiques élus ont incliné leurs fronts
Sous le vent divin de tes litanies.
Et, parmi l’encens et les chants sacrés
Et l’écoulement des âcres sanies,
S’exhale en relent de pestiférés.
Le pus et le sang et les larmes pâles
Ont béni tes pieds nus, Notre-Dame des Râles !

 

 

 

Désir d’Amour

A mon amie S. B.

Je voudrais te dire des choses
Que nulle oreille n’entendit
Et sur ton sein cueillir les roses
Que nul encore ne cueillit

Pour tes yeux pleins de lueurs chaudes
Pour ton corps aux parfums subtils
Je voudrais trouver dans mes rôdes
Parmi la nuit d’autres myrtils

Car je sais qu’aucun homme encore
N’a goûté ton hautain baiser
O ton baiser ! le faire éclore
Su tes lèvres, ô me griser !

 

 

 

Adieux à la Sirène

Je t’ai gardée, auprès de moi, toute une nuit…
Et maintenant retourne à la mer, ma Sirène !
Vers la mer, tour à tour menaçante ou sereine,
Car ton front se détourne et mon regard te fuit…

Retourne à cette mer toujours renouvelée,
Vers laquelle en secret ton songe amer revient,
Qui t’a bercée, et qui t’appelle et te retient,
Grande comme les cieux, et, comme eux, étoilée !

Toi que mes yeux en pleurs ne reverront jamais,
Qui ne peux habiter la maison chaude e tendre
Où fut notre bonheur, qui ne peux plus m’entendre,
Va, plonge dans les flots, Sirène que j’aimais !

 

 

(Sans titire)

Viviane, Gellô, Madeleine ou Cécile,
Dans ma bouche sans cris ta plainte s’étouffa ;
Et nous avons connu qu’il n’est pas si facile
De suivre hautement les routes de Psappha.

4 janvier 1909

 

 

 

A Cécile

Cette ville, où j’ai défait tes bandelettes,
A jamais retiendra mon cœur orageux.
Garde bien les roses mortes de nos jeux
Et ces violettes.

Mercredi.

 

 

Noir et gris

Tout, dans ma vie intime, est noir et fris, gris noir
Et mon âme est pareille au ciel gris dans la brume…
Ce ne sont que regrets et ce n’est qu’amertume.
Sur moi ne reluit plus l’arc-en-ciel de l’espoir.

Autour de moi le ciel est gris et l’air grisâtre…
Et, tendant vers le feu le frisson de mes mains,
Dans l’horreur des pareils (illisibles) lendemains
Je cherche la chaleur bienfaisante de l’âtre.

Car nul enchantement, sous forme d’une femme,
Ne surprendra jamais enfin mes yeux ravis…
Voici : je n’attends plus que la mort, notre Dame…
Portant un vêtement gris et noir, noir et gris…

 

 

 

( Bribes )

Dès ce beau soir, l’on me nomme l’Indifférente-

Par ce soir triste et froid, je ressemble à la lune-
Je porte froidement ma si froide infortune.-
Mon âme est morte en moi, morte comme la lune-

Et ma bouche n’a plus de baisers, ni, mes mains
Des caresses, ............ étrangère aux humains-

Je suis chaste comme la lune
Je m’éloigne à jamais chastement de

.............................................

Désabusée, et pâle, indifférente et lasse
Autant qu’un roi d’Espagne au fond de son palais

Je vais m’asseoir parmi les choses de la nuit

Et me voici dans la forêt de Brocéliande

N’as-tu point entendu le pas de Viviane ?

Le roi d’Espagne est triste au fond de son palais
Car le temps est [un dieu ?] et les hommes sont laids.

-----------------------------------------------

Voici que l’Implacable elle-même,
elle-même


Pleura,-
Et la mer qui lui fut lieu de naissance hier

S’étonna

Donne à d’autres ta bouche et garde-moi tes yeux,
Garde-moi

Car e veux ton regard, profond comme ton âme,
Où demeure en beauté ta misère de femme.

 

 

POEMES SIGNES PAULE RIVERSDALE

 

Vers l’Amour (1903)

Portraits

J’aime la beauté de tes yeux étincelant,
Le ton de tes cheveux dorés et chatoyants,
Ton petit nez mutin, ton front de tubéreuse,
Ton profil gracieux, ta sveltesse onduleuse.
La blancheur de tes seins pareils aux monts neigeux
Se dresse fièrement pour provoquer les cieux,
Et tes mains aux longs doigts, savants en caresses,
Laborieusement prodiguent les ivresses.
Le rythme de ta voix me cajole et me plaît,
Ton esprit si divers m’amuse et me distrait.
L’ombre du duvet blond reflété sur tes lèvres
Brûle mon jeune sang d’intolérables fièvres ;
Ta grâce d’amoureuse inlassable pâlit,
Dans l’ardeur de l’alcôve et dans l’ombre du lit,
Ton corps voluptueux sous mes baisers tressaille.
Oh ! les coups de ton cœur dans la belle bataille !

 

 

 

Divinité

Déesse aux yeux d’or brun, clos ta paupière rose,
Fais des songes d’amour ; que ton sommeil soit doux ;
Que le rêve lointain comme un rayon se pose
Sur ton front languissant et sur tes cheveux flous.
Je voudrais être la nuit, afin de t’étreindre,
Je voudrais te presser sur mon cœur frémissant,
Entendre ton sanglot voluptueux se plaindre
Et retenir l’amour qui sourit en passant.

 

 

 

Désir

O toi dont le beau corps est fait de volupté,
Toi, dont le clair regard séduit, affole et grise,
J’aime frôler et voir ta pâle nudité,
Et cueillir sur ta bouche une douceur promise ;
Me pâmer de bonheur et n’entendre aucun bruit ;
Oublier que j’existe et vivre dans un songe ;
Fermer les yeux, rêver, me perdre dans la nuit,
Quand l’écho des aveux ardemment se prolonge.

 

 

 

Enterrée vivante

L’effroyable réveil de se voir sous la terre,
Essayant d’ébranler les murs de sa prison.
Et sachant que bientôt cette lugubre bière,
Impitoyablement, lui prend sa raison.
…Elle pousse des cris, des sanglots de détresse,
S’arrachant les cheveux, elle tremble d’horreur,
Pensant à son aimé qui pleure avec tendresse
Celle qui fut la joie et la fleur du bonheur.
Elle crispe ses mains, repoussant le suaire
Qui paralyse son effort épouvanté,
Dans ce sépulcre froid, tristement solitaire
Dont aucun mot ne peut dire l’atrocité.
Elle entend des pas sourds. Est-ce la délivrance ?
Dans un dernier sursaut, appelant le sauveur,
Qui s’éloigne en chantant sa placide ignorance.
Ce passant ne sait point ce qui le rend rêveur ;
C’est un écho lointain, une légère plainte,
Venant d’un être humain, qui là, tout près de lui,
Se sent mourir d’effroi dans le noir labyrinthe,
D’une livide enfant dont l’espérance a fui.

 

 

 

La Sirène

Sirène au corps d’argent, dont le regard fascine,
Tu glisses comme un rets sur l’immense océan,
Attirant par ta voix, ô néfaste androgyne,
Le crédule pêcheur vers le gouffre béant.
Tes chants mélodieux, dans la nuit étoilée,
Dans le calme divin, font tressaillir d’émoi,
Et de loin on entend cette harmonie ailée
Qui glace l’homme plein de désir et d’effroi.
Tu t’approches de lui, les lèvres souriantes ;
De ta chair parfumée émane le péril ;
Tu l’appelles encor de tes mains suppliantes ;
Il est sous le pouvoir de ton charme subtil.
Inconscient, il suit la forme enchanteresse,
Oubliant son foyer, le bonheur du retour,
Et les serments qu’il fit à sa jeune maîtresse :
Tu le tiens désormais dans tes filets d’amour ;
Mais il s’abîme au fond de l’onde impitoyable,
Il voit confusément l’épouvante des mers,
Des cadavres meurtris sur leur couche de sable,
Les crabes jaillissant de crânes entrouverts.
Il veut se libérer de sa prison mouvante,
Il tend ses bras vaincus vers l’horizon d’airain,
Puis meurt dans un sanglot. Et la douce voix chante,
Car une autre victime éclaire le lointain.

 

 

 

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