Oeuvre
poétique
Les poèmes ci-dessous correspondent à dernière édition du recueil À l'heure des mains jointes publié chez A. Lemerre en 1909 et figurant dans "L'oeuvre poétique complète de Renée Vivien" de Jean-Paul Goujon.
Vous pouvez consulter la première version du recueil "A l'heure des mains jointes" / 1906 sur le site de la Bibliothèque Nationale de France: http://gallica.bnf.fr/
À l'heure des mains jointes
À lHeure des Mains jointes
Psappha revit
Ainsi je parlerai
Supplication
Nous irons vers les Poètes
Paroles à lAmie
Quune vague lemporte
Jardin abandonné
Confidence devant le soir
Sur la Place publique
Je taime dêtre faible
Daprès Swinburne
Je connais un étang
En débarquant à Mytilène
Mon Ami le Vent
Mes Victoires
Où donc irai-je ?
Refrain
A la Bien-Aimée
Loffrande
Sans Fleurs à votre Front
Sous la Rafale
Je pleure sur Toi
Le jardin matinal
Au Dieu pauvre
Eminé
LAmour borgne
Ils pleurent vers le Soir
Viviane
Elle passe
Bonheur crépusculaire
Pénitentes Espagnoles
Dans le Havre
La Soif impérieuse
Je fus un Page épris
La Palme
Le Ténébreux Jardin
Nous nous sommes assises
Départ
Mensonge du Soir
Vers Lesbos
Viens, Déesse de Kupros
Nuit Mauresque
Attente
Les Souvenirs sont des Grappes
Vous pour qui jécrivis
Par les Soirs futurs
Pilori
Vaincue
Intérieur
Voici mon Mal
Toi, notre Père Odin
À lHeure des Mains jointes
Jai puérilisé mon cur dans linnocence
De notre amour, éveil de calice enchanté.
Dans les jardins où se parfume le silence,
Où le rire fêlé retrouve linnocence,
Ma Douce ! je tadore avec simplicité.Tes doigts se sont noués autour de mon cur rude.
Et un balbutiement pareil au cri naïf
De linexpérience et de la gratitude,
Je te dirai comment, lasse de la mer rude,
Je bénis lancre au port où samarre lesquif.Tes cheveux et ta voix et tes bras mont guérie.
Jai dépouillé la crainte et le furtif soupçon
Et lartificiel et la bizarrerie.
Jabrite ainsi mon cur de malade guérie
Sous le toit amical de la bonne maison.Jai la sécurité pourtant un peu tremblante
De celle dont les yeux, davoir pleuré, sont lourds,
Et je me réjouis de lherbe et de la plante
Dans ces jardins aux bleus midis, - un peu tremblante
Davoir trop redouté laspect des mauvais jours.A lheure sororale et douce des mains jointes,
Jai contemplé, sereine, un visage effacé,
Tels les convalescents aux fraîches courtepointes,
La fièvre disparue A lheure des mains jointes,
Je tai donné les derniers lys de mon passé.
Psappha revit
La lune se levait autrefois à Lesbos
Sur le verger nocturne où veillaient les amantes.
Lamour rassasié montait des eaux dormantes
Et sanglotait au cur profond des sarbitos.Psappha ceignait son front dauguste violettes
Et célébrait lEros qui sabat comme un vent
Sur les chênes Atthis lécoutait en rêvant,
Et la torche avivait léclat des bandelettes.Les rives flamboyaient, blondes sous les pois dor
Les vierges enseignaient aux belles étrangères
Combien lombre est propice aux caresses légères,
Et le ciel et la mer déployaient leur décor.Certaines dentre nous ont conservé les rites
De ce brûlant Lesbos doré comme un autel.
Nous savons que lamour est puissant et cruel,
Et nos amantes ont les pieds blancs des Kharites.Nos corps sont pour leur corps un fraternel miroir.
Nos compagnes, aux seins de neige printanière,
Savent de quelle étrange et suave manière
Psappha pliait naguère Atthis à son vouloir.Nous adorons avec des candeurs infinies,
En lémerveillement dun enfant étonné
A qui lor éternel des mondes fut donné
Psappha revit, par la vertu des harmonies.Nous savons effleurer dun baiser de velours,
Et nous savons étreindre avec des fougues blêmes ;
Nos caresses sont nos mélodieux poèmes
Notre amour est plus grand que toutes les amours.Nous redisons ces mots de Psappha, quand nous sommes
Rêveuses sous un ciel illuminé dargent :
« O belles, envers vous mon cur nest point changeant »
Celles que nous aimons ont méprisé les hommes.Nos lunaires baisers ont de pâles douceurs,
Nos doigts ne froissent point le duvet dune joue,
Et nous pouvons, quand la ceinture se dénoue,
Etre tout à la fois des amants et des surs.Le désir est en nous moins fort que la tendresse.
Et cependant lamour dune enfant nous dompta
Selon la volonté de lâpre Aphrodita,
Et chacune de nous demeure sa prêtresse.Psappha revit et règne en nos corps frémissants ;
Comme elle, nous avons écouté la sirène,
Comme elle encore, nous avons lâme sereine,
Nous qui nentendons point linsulte des passants.Ferventes, nous prions : « Que la nuit oit doublée
Pour nous dont le baiser craint laurore, pour nous
Dont lEros mortel a délié les genoux,
Qui sommes une chair éblouie et troublée »Et nos maîtresses ne sauraient nous décevoir,
Puisque cest linfini que nous aimons en elles
Et puisque leurs baisers nous rendent éternelles,
Nous ne redoutons point loubli dans lHadès noir.Ainsi, nous les chantons, lâme sonore et pleine.
Nos jours sans impudeur, sans crainte ni remords,
Se déroulent, ainsi que de larges accords,
Et nous aimons, comme on aimait à Mytilène.
Ainsi je parlerai
O Si le Seigneur penchait son front sur mon trépas,
Je lui dirais : « O Christ, je ne te connais pas.« Seigneur, ta stricte loi ne fut jamais la mienne,
Et je vécus ainsi quune simple païenne.« Vois lingénuité de mon cur pauvre et nu.
Je ne te connais point. Je ne tai point connu.« Jai passé comme leau, jai fui comme le sable.
Si jai péché, jamais je ne fus responsable.« Le monde était autour de moi, tel un jardin.
Je buvais laube claire et le soir cristallin.« Le soleil me ceignait de ses plus vives flammes,
Et lamour minclina vers la beauté des femmes.« Voici, le large ciel sétalait comme un dais.
Une vierge parut sur mon seuil. Jattendais.« La nuit tomba Puis le matin nous a surprises
Maussadement, de ses maussades lueurs grises.« Et dans mes bras qui la pressaient elle a dormi
Ainsi que dort lamante aux bras de son ami.« Depuis lors jai vécu dans le trouble du rêve,
Cherchant léternité dans la minute brève.« Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids,
Et jaimai cette femme, au mépris de tes lois.« Comme je ne cherchais que lamour, obsédée
Par un regard, les gens de bien mont lapidée.« Moi, je nécoutai plus que la voix que jaimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.« Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable
Sefface, tel un mot quon écrit sur le sable.« Lardeur des lendemains sait aussi décevoir :
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.« Vois, maintenant, Seigneur, juge-moi. Car nous sommes
Face à face, devant le silence des hommes.« Autant que doux, lamour me fut jadis amer,
Et je nai mérité ni le ciel ni lenfer.« Je nai point recueilli les cantiques des anges,
pour avoir entendu jadis des chants étranges,« Les chants de ce Lesbos dont les chants se sont tus.
Je nai point célébré comme il sied tes vertus.« Mais je ne tentai point de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.« Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-la qui ne tont point connu !« Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
Sétonnerait de la beauté de mon amie,« Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblerai plus belle et plus blanche quAtthis.« Nous, le chur, retenant notre commune haleine,
Ecouterions la voix quentendit Mytilène,« Et nous préparerions les fleurs et le flambeau,
Nous qui lavons aimée en un siècle moins beau.« Celle-là sut verser, parmi lor et les soies
Des couches molles, le nectar rempli de joies.« Elle nous chanterait, dans son langage clair,
Ce verger lesbien qui souvre sur la mer,« Ce doux verger plein de cigales, doù séchappe,
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.« Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos
DAtthis et de Timas, dEranna de Télos,« Et toutes celles-là dont le nom seul enchante
Sassembleraient autour de lAède qui chante !« Voici, me sentant près de lheure du trépas,
Jose ainsi te parler, Toi quon ne connaît pas.« Pardonne-moi, qui fus une simple païenne !
Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne« Et, puisque enfin linstant éternel est venu,
Rejoindre celles-là qui ne tont point connu. »
Supplication
Vois, tandis que gauchit la bruine sournoise,
Les nuages pareils à des chauves-souris,
Et là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.O mon divin Tourment, dans tes yeux bleus et gris
Saiguise et se ternit le reflet de lardoise.
Tes longs doigts, où sommeille une étrange turquoise,
Ont pour les lys fanés un geste de mépris.La clarté du couchant prestigieux pavoise
La mer et les vaisseaux dailes de colibris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.Le flux et le reflux du soir déferlent, gris
Comme la mer, noyant les pierres et lardoise.
Sur mon chemin le Doute aux yeux pâles se croise
Avec le Souvenir, près des ifs assombris.Jamais, nous défendant de la foule narquoise,
Un toit nabritera nos soupirs incompris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.
Nous irons vers les Poètes
Lombre nous semble une ennemie en embuscade
Viens, je temporterai comme une enfant malade,
Comme une enfant plaintive et craintive et malade.Entre mes bras nerveux jétreins ton corps léger.
Tu verras que je sais guérir et protéger,
Et que mes bras sont forts pour mieux te protéger.Les bois sacrés nont plus defficaces dictames,
Et le monde a toujours été cruel aux femmes.
Nous le savons, le monde est cruel pour les femmes.Les blâmes des humains ont pesé sur nos fronts,
Mais nous irons plus loin. Là-bas, nous oublierons
Sous un ciel plus clément, plus doux, nous oublieronsNous souvenant quil est de plus larges planètes,
Nous entrerons dans le royaume des poètes,
Ce merveilleux royaume où chantent les poètes.La lumière sy meut sur un rythme divin.
On na point de soucis et lon est libre enfin.
On sétonne de vivre et dêtre heureux enfin.Vois, élevés pour toi, ces palais démeraude
Où le parfum ségare, où la musique rôde,
Où pleure un souvenir qui sattarde et qui rôde.Mon amour, qui sélève à la hauteur du chant,
Louera tes cheveux roux plus beaux que le couchant
Ah ! ces cheveux, plus beaux que le plus beau couchant !Les douleurs se feront exquises et lointaines,
Au milieu des jardins et du bruit des fontaines,
O mauresques jardins où dorment les fontaines.Nous bénirons les doux poètes fraternels
En errant au milieu des jardins éternels,
Dans lharmonie et le clair de lune éternels
Paroles à lAmie
Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris mest plus cher que lécarlate ou locre.Jaime le jour mourant qui séteint par degrés,
Le feu, lintimité claustrale dune chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences dambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
Jévoque indolemment les rives aux pois dor
Où la clarté des beaux autrefois flotte encor
Et cependant je suis une grande coupable.Voici : jai lâge où la vierge abandonne sa main
A lhomme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je nai point choisi le compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.Lhyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et lEros marchait à ton côté
Je suis femme, je nai point droit à la beauté.
On mavait condamnée aux laideurs masculines.Et jeus linexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait de blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient sallier au soir.On mavait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins dodeurs
Et parce que tes yeux ont détranges ardeurs.
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.On ma montrée du doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre
En nous voyant passer, nul na voulu comprendre
Que je tavais choisie avec simplicité.Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, aussi nécessaire et fatal
Que le désir qui joint lamant à la maîtresse.On na point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et lon a dit : « Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de lenfer ? »Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que laurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassureNous irons voir le clair détoiles sur les monts
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et quavons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et qu nous nous aimons ?
Quune vague lemporte
La marée, en dormant, prolonge un souffle égal,
Lâme des conques flotte et bruit sur les rives
Tout mest hostiles, et ma jeunesse me fait mal.
Je suis lasse daimer les formes fugitives.
Debout, je prends mon cur où lamour fut hier
Si puissant, et voici : je te jette à la mer.Quune vague légère et dansante lemporte,
Que la mer lassocie à son profond travail
Et lentraîne à son gré, comme une chose morte,
Quun remous le suspende aux branches de corail,
Que le vouloir des vents contraires le soulève
Et quil roule, parmi les galets, sur la grève.Quil hésite et quil flotte, un soir, emprisonné
Par la longue chevelure des algues blondes,
Que le songe de leau calme lui soit donné
Dans le fallacieux crépuscule des ondes
Et que mon cur, soumis enfin, tranquille et doux,
Obéisse au vouloir du vent et des remous.Je le jette à la mer, comme lanneau des Doges,
Lanneau dor que les flots oublieux ont terni,
Et qui tomba, parmi les chants et les éloges,
Dans le bleu transparent, dans le vert infini
Lheure est vaste, les morts charmantes sont en elles,
Et je donne mon cur à la mer éternelle.
Jardin abandonné
Ma douce, entrons dans le jardin abandonné,
Dans le jardin sauvage, exquis et funéraire
Où lautrefois se plaît à roder, solitaire
Et farouche, tel un vieux roi découronné.Entrons dans le jardin quun vent dautomne accable,
Où le silence est lent comme une femme en deuil,
Où les ronces dhier font un mauvais accueil
A qui napporte point le regret adorable.Dans le jardin où nul ne promène jamais
Son importun loisir et sa mélancolie,
Parmi les fleurs sans fraîche odeur et quon oublie,
Taisons-nous, comme au temps lointain où je taimais.Assises toutes deux, amèrement lassées,
Sous les vieux murs que les brouillards lents font moisir,
Et nayant plus en nous lespoir ni le désir,
Evoquons la douceur des tristesses passées.Ici, les jeunes pas se font irrésolus,
Ici, lon marche avec des fatigues desclave
En goûtant ce quil est de tristement suave
A sourire en passant à ce quon naime plus.Puisque ici lherbe seule est folle et vigoureuse,
Attardons-nous et rassemblons nos souvenirs.
Te souviens-tu des soirs dorés, des longs loisirs,
Et des contentements de ton cur damoureuse ?O mon amour ! quel beau passé nous fut donné
Cependant ! Respirons sa bonne odeur de rose
Dans ce jardin où le souvenir se repose,
Dans le calme du beau jardin abandonné
Confidence devant le soir
Oui, je le crois, je suis calme, je suis heureuse.
Laube a dû rafraîchir mes tempes de fiévreuse.Viens, je te conterai mon passé, si tu veux.
Et je te parlerai dabord de ses cheveux.Ses cheveux la nimbaient, virginale auréole.
Elle ne savait pas que la douceur console.Ses cheveux blonds étaient plus pâles quun reflet,
Et je lai poursuivie ainsi quun feu follet.Ecoute.. Tu le sais, ô charme de mes heures !
Les premières amours ne sont pas les meilleures.Cet irritant baiser qui me rongeait la chair
Mordait plus âprement que le sel de la mer.Ton rêve se marie au mien lorsque je pense,
Et jamais je ne fus tranquille en sa présence.Flatteuse, elle savait mentourer de ses bras,
Mais bientôt je compris quelle ne maimait pas.Et je sus marracher au piège de sa grâce.
Jai pleuré très longtemps Malgré soi lon se lasse.Ma vie était pareille au printemps défleuris.
Je me suis dit un soir : « Mes yeux se sont taris. »Ainsi, je reconnus que son cur était double,
Si bien quenfin je pus la contempler sans trouble.Jévoque sans regret ces beaux jours très anciens,
Plus menteurs et plus doux que les songes païens.Car ici je me crée une âme nonchalante,
Et linstant fuit, ayant les pieds blancs dAtalante.Avec un langoureux bonheur je me détends
O charme de tes yeux, des parfums et du temps !Il me semble que jai parlé dans le délire
Tout à lheure Oublions ce que je viens de dire.
Sur la Place publique
Les nuages flottants déroulaient leur écharpe
Dans le ciel pur, de la couleur des fleurs de lin.
Jétais fervente et jeune et javais une harpe.
Le monde se paraît, suave et féminin.Dans la forêt, des gris violets damarante
Réjouissaient mes yeux larges ouverts. Jentendais
Rire en moi, comme au fond dun passé, lâme errante
Et le cur musical des pâtres irlandais.La sève memplissait dune multiple ivresse
Et je buvais ce vin merveilleux, à longs traits.
Ainsi jerrais, portant ma harpe et sa promesse,
Et je ne savais pas quel trésor je portais.Un matin, je suivis des hommes et des femmes
Qui marchaient vers la ville aux toits bleus. Jai quitté
Pour les suivre les bois pleins dombres et de flammes
Et jai porté ma harpe à travers la cité.Puis, jai chanté debout sur la place publique
Doù montait une odeur de poisson desséché,
Mais, dans lenivrement de ma propre musique,
Je ne percevais point la rumeur du marché.Car je me souvenais que les arbres très sages
Mavaient parlé, dans le silence des grands bois.
A mon entour sifflaient les âpres marchandages
Mêlés aux quolibets des compères sournois.Dans la foule criant son aigre convoitise
Une femme me vit et me tendit la main,
Mais, emportée ailleurs par lappel dune brise,
Celle-là disparut au tournant du chemin.Je chantais franchement : ainsi chantent les pâtres.
Autour de moi, le bruit de la vile cessait,
Et, comme le couchant jetait ses lueurs dâtres,
Je vis que jétais seule et que le jour baissait.Je me mis à chanter sans témoins, pour la joie
De chanter, comme on fait lorsque lamour vous fuit,
Lorsque lespoir vous raille et que loubli vous broie.
La harpe se brisa sous mes mains, dans la nuit.
Je taime dêtre faible
Je taime dêtre faible et câline en mes bras
Et de cherche le sûr refuge de mes bras
Ainsi quun berceau tiède où tu reposeras.Je taime dêtre rousse et pareille à lautomne,
Frêle image de la Déesse de lautomne
Que le soleil couchant illumine et couronne.Je taime dêtre lente et de marcher sans bruit
Et de parler très bas et de haïr le bruit,
Comme lon fait dans la présence de la nuit.Et je taime surtout dêtre pâle et mourante,
Et de gémir avec des sanglots de mourante,
Dans le cruel plaisir qui sacharne et tourmente.Je taime dêtre, ô sur des reines de jadis,
Exilée au milieu des splendeurs de jadis,
Plus blanche quun reflet de lune sur un lysJe taime de ne point témouvoir, lorsque blême
Et tremblante je ne puis cacher mon front blême,
O toi qui ne sauras jamais combien je taime !
Daprès Swinburne
A Paule Riversdale,
En souvenir dune épigraphe de « lEtre Double ».
Le Sweet for a little even to fear, and sweet,
O love, to lay sown fear at loves fair feet,
Shall not some fiery memory of his breath
Lie sweet on lips that touch the lips of death ?
Yet leave me not ; yet, if thou wilt, be free.
Love me no more, but love my love of thee;
Love where thou wilt, and live thy life, and I,
One thing I can end, one love cannot die.Yet once more ere thou hate me, one full kiss ;
Keep other hours for others, save me this
Why am I fair at all before thee, why
At all desired ? Seeing thou art fair, not, I.
I shall be glad of thee, O fairest head,
Alive, alone, without thee, living, dead
Swinburne, Poems and Ballads, Erotion
Se peut-il que je sois chérie et désirée,
Douce, puisque toi seule es belle et non point moi ?
Je te supplie, avec les ferveurs de ma foi,
Les bras chargés de fleurs que ton sourire agréeOui, pourquoi suis-je belle à tes yeux ? Et pourtant
Ne mabandonne point Si tu le veux, sois libre,
Mais garde-moi ce rire où lâme flotte et vibre,
Ce regard, et ce geste à demi consentantNe me contemple point, puisque toi seule es belle.
Douce, ne maime point, mais aime mon amour
Impétueux et sombre ainsi quau premier jour
Où je mabîmai toute en lextase cruelle.Cependant, une fois encore, comme hier,
Maîtresse, accorde-moi le baiser de ta bouche.
Je me réjouirai de toi dans un farouche
Cri nuptial, dans un chant de triomphe amer.Je ne saurai me taire, ô le plus beau des visages !
Je ne pleurerai point, si tel est ton vouloir.
Nous marcherons, les pas accordés vers le soir,
Plus graves au milieu des monts tristes et sages.Vivante ou morte, je me souviendrai de toi,
De tes lèvres et du clair dessin de tes joues,
Du mouvement suave et lent dont tu dénoues
Tes cheveux, de ton col, de tes seins en émoi.Si tu le veux, prodigue à dautres dautres heures,
Ma Maîtresse ! mais garde-moi cette heure-ci,
Epanouie ainsi quune grenade, ainsi
Quune rose, quand de ton souffle tu leffleures.Il est doux, pour un peu de temps, avant la mort,
O chère ! de trembler, despérer et de craindre ;
Il est doux, ayant bu lextase, de séteindre
Avec lenteur, ainsi quun automnal accord
Je connais un étang
il est, au cur de la vallée, un étang que
lon nomme lEtang mystérieux.
Je connais un étang qui somnole, blêmi
Par laube blême et par le clair de lune ami.Un iris y fleurit, hardi comme une lance,
Et le songe de leau sy marie au silence.Aucun souffle ne fait balancer les roseaux.
Le ciel qui sy reflète a la couleur des eaux.Le flot recèle un long regret lascif et tendre,
Et le silence et leau trouble semblent attendre,Là, les larges lys deau lèvent leur front laiteux.
Les éphémères dor y meurent, deux à deuxJe choisirai, pour te louanger, les paroles
Qui coulent comme leau parmi les herbes folles.Les lys semblent offrir leur coupe bleue au jour :
Cest lélévation des calices damour.Les éphémères font songer, tournant par couples,
A des femmes valsant, ondoyantes et souples.Les lotus léthéens lèvent leur front pâli
Ma Loreley, glissons lentement vers loubli.Dans un royal adieu, tenons-nous enlacées
Et mourons, comme les libellules lassées.Je te dirai : « Voici lEtang mystérieux
Que ne connaîtront point les hommes curieux.« Viens dormir au milieu des lys deau Liris tremble,
Et nous nous étreignons, nous qui mourrons ensemble »Je connais un étang qui somnole, blêmi
Par laube blême et par le clair de lune ami.Et, sous leau de létang, qui mire les chimères,
Des femmes vont mourir, comme des éphémères
En débarquant à Mytilène
Au fond de mon passé, je retourne vers toi,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Tapportant ma ferveur, ma jeunesse et ma foi,
Et mon amour, ainsi quun présent daromates
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Du fond de mon passé, je retourne vers toi.Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes,
Et ton azur où je me fonds et me dissous,
Tes barques, et tes monts avec leurs nobles lignes,
Tes cigales aux cris exaspérés et fous
Sous ton azur, où je me fonds et me dissous,
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignesReçois dans tes vergers en couple féminin,
Ile mélodieuse et propice aux caresses
Parmi lasiatique odeur du lourd jasmin,
Tu nas point oublié Psappha ni ses maîtresses
Ile mélodieuse et propice aux caresses,
Reçois dans tes vergers un couple fémininLesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique
Ressuscite pour nous les lyres et les voix,
Et les rires anciens, et lancienne musique
Qui les rendit si poignants les baisers dautrefois
Toi qui gardes lécho des lyres et des voix,
Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antiqueEvoque les péplos ondoyants dans le soir,
Les lueurs blondes et rousses des chevelures,
La coupe dor et les colliers dans le miroir,
Et la fleur dhyacinthe et les faibles murmures
Evoque la clarté des belles chevelures
Et des légers péplos qui passaient, dans le soirQuand, disposant leurs corps sur tes lits dalgues sèches,
Les amantes jetaient des mots las et brisés,
Tu mêlais tes odeurs de roses et de pêches
Aux longs chuchotements qui suivent les baisers
A notre jour, jetant des mots las et brisés,
Nous disposons nos corps sur tes lits dalgues sèchesMytilène, parure et splendeur de la mer,
Comme elle versatile et comme elle éternelle,
Sois lautel aujourdhui des ivresses dhier
Puis Psappha couchait avec une Immortelle,
Accueille-nous avec bonté, pour lamour delle,
Mytilène, parure et splendeur de la me .
Mon Ami le Vent
Je taime et te salue, ô mon ami le vent
Qui rôdes à travers les champs gras où lon sème,
Et qui viens te pencher sur la mer, en buvant
Les flots dont lâcreté ravive ta soif blêmeRien ne saurait combler le vide de mes bras,
Et mes jours impuissants ont des torpeurs mauvaises
Jaspire aux infinis que lon natteindra pas
Quand memporteras-tu vers les rudes falaises ?Quand memporteras-tu vers les gris horizons,
Vers les récifs et vers les îles désolées
Où les plantes nont point les magiques poisons ?
Que cherchent en vain les princesses exilées ?Quand memporteras-tu vers léternel hiver
Où nul essor de blancs goélands ne sélance,
Où les soirs ont glacé le tourment de la mer,
Où rien dhumain ne vit au milieu du silence ?
Mes Victoires
I
Tel un arc triomphal, plein docres et dazurs,
Les horizons du soir souvrent larges et purs.Quand passerai-je, avec mes Victoires dans lâme,
Sous larc édifié pour celui quon acclame ?Larc mémorable et vaste enferme le couchant
En sa courbe pareille au rythme fier dun chant.Quand passerai-je, ayant sur moi comme un bruit dailes
Que font, dans lair sacré, mes Victoires fidèles ?Certes, lheure nest point aux poètes, et moi
Je nai que ma jeunesse et ma force et ma foi.Larc triomphal est là, clair parmi les nuits noires.
Quand passerai-je, sous laile de mes Victoires ?
II
Je le sais, - aujourdhui cela fait moins de mal, -
Je ne passerai point sous un arc triomphal.Et je nentendrai point la voix ivre des femmes
Qui sanglotent : « Voici loffrande de nos âmes »Résignée, et songeant aux défaites passées,
Jaurai sur moi le bruit de leurs ailes lasséesComme un arc triomphal plein docres et dazurs,
Les horizons du soir souvrent larges et purs
Où donc irai-je ?
Nul flot ne bouge, nul rameau ne se balance
Le gris se fait plus gris, le noir se fait plus noir,
Et le chant des oiseaux ne vaut pas le silence
Où donc irai-je, avec mon cur, par ce beau soir ?Dans le ciel du couchant triomphal, les nuages
Roulent, lourds et dorés comme des chariots
Je suis lasse des jours, des voix et des visages
Et des pleurs refoulés et des muets sanglotsToi qui ressembles aux royales amoureuses,
Revis auprès de moi les bonheurs effacés
A lavenir chargé de ses roses fiévreuses
Je préfère la pourpre et lor des temps passésSoyons lentes, parmi les choses trop hâtives
Il ne faut rien chercher Il ne faut rien vouloir
Allons en pleine mer, sans aborder aux rives
Me suivras-tu, vers linfini, par ce beau soir ?
Refrain
Des parfums de cytise ont amolli la brise
Et lon sattriste, errant sous le ciel transparent
Le soleil agonise Et voici lheure exquise
Dans le soir odorant, lon sattarde en pleurantTu reviens, frêle et rousse, ô ma belle ! ô ma douce !
Comme en rêve, je vois tes yeux lointains et froids,
Telle une eau sans secousse où le regret sémousse
Sous leur regard je crois revivre lautrefois.O chère ombre ! moi-même ai brisé mon poème
Je ne dois plus te voir, dans le calme du soir
Regarde mon front blême et sens combien je taime
Lombre, doux voile noir, couvre mon désespoirUne rose inexprimable a fleuri sur le sable,
Et tandis qualentour se fane le beau jour
Je pleurerai, semblable à ceux que lheure accable :
« Seul na point de retour limpatient amour »
A la Bien-Aimée
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys,
Ma cassolette dor et ma blanche colonne,
Mon par cet mon étang de roseaux et diris.Vous êtes mes parfums dambre et de miel, ma plume,
Mes feuillages, mes chants de cigales dans lair,
Ma neige qui se meurt dêtre hautaine et calme,
Et mes algues et mes paysages de mer.Et vous êtes ma cloche au sanglot monotone,
Mon île fraîche et ma secourable oasis
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys.
Loffrande
Pour lui prouver que je laime plus que moi-même,
Je donnerai mes yeux à la femme que jaime.Je lui dirai dun ton humble, tendre et joyeux :
« Ma très chère, voici loffrande de mes yeux. »Je donnerai mes yeux qui virent tant de choses.
Tant de couchants et tant de mers et tant de roses.Ces yeux, qui furent miens, se posèrent jadis
Sur le terrible autel de lantique Eleusis,Sur Séville aux beautés pieuses et profanes,
Sur la lente Arabie avec ses caravanes.Jai vu Grenade éprise en vain de ses grandeurs
Mortes, parmi les chants et les lourdes odeurs.Venise qui pâlit, Dogaresse mourante,
Et Florence qui fut la maîtresse de Dante.Jai vu lHellade où pleure un écho de Syrinx,
Et lEgypte accroupie en face du grand Sphinx,Jai vu, près des flots sourds que la nuit rassérène,
Ces lourds vergers qui sont lorgueil de Mytilène.Jai vu des îles dor aux temples parfumés,
Et ce Yeddo, plein de vox frêles de mousmés.Au hasard des climats, des courants et des zones,
Jai vu la Chine même avec ses faces jaunesJai vu les îles dor où lair se fait plus doux,
Et les étangs sacrés près des temples hindous.Ces temples où survit linutile sagesse
Je te donne tout ce que jai vu, ma maîtresse !Je reviens, tapportant mes ciels gris ou joyeux.
Toi que jaime, voici loffrande de mes yeux.
Sans Fleurs à votre Front
Vous navez point voulu mécouter mais quimporte ?
O vous dont le courroux vertueux séchauffa
Lorsque josai venir frapper à votre porte,
Vous ne cueillerez point les roses de Psappha.Vous ne verrez jamais les jardins et les berges
Où résonna laccord puissant de son paktis,
Et vous nentendrez point le chur sacré des vierges,
Ni lhymne dEranna ni le sanglot dAtthis.Quant à moi, jai chanté Nul écho ne séveille
Dans vos maisons aux murs chaudement endormis.
Je men vais sans colère et sans haine, pareille
A ceux-là qui nont point de parents ni damis,Je ne suis point de ceux que la foule renomme,
Mais de ceux quelle hait Car josai concevoir
Quune vierge amoureuse est plus belle quun homme,
Et je cherchai des yeux de femme au fond du soir.O mes chants ! nous naurons ni honte ni tristesse
De voir nous mépriser ceux que nous méprisons
Et ce nest plus à la foule que je madresse
Je nai jamais compris les lois ni les raisonsAllons-nous-en, mes chants dédaignés et moi-même
Que nous importent ceux qui nont point écouté ?
Allons vers le silence et vers lombre que jaime,
Et que loubli nous garde en son éternité
Sous la Rafale
De la nuit chaotique un cri dhorreur sexhale.
Venez, nous errerons tous trois sous la rafaleLes gouffres lanceront vers nous leurs noirs appels.
Nous passerons, ô mes compagnons éternels !Léclair nous épouvante et la nuit nous désole
O vieux Lear, comme toi je suis errante et folle,Et ceux de ma famille et ceux de mes amis
Mont repoussée avec des outrages vomis.Comme toi, Dante, épris dune douleur hautaine,
Je suis une exilée au cur gonflé de haine.En dépit du tonnerre et du froid et du vent,
Nul na voulu mouvrir les portes du couventMon père, le roi fou, mon frère, le poète,
Voyez mes yeux et ma chevelure défaite.Des gens du peuple, en nous apercevant tous trois,
Se signeront avec dinconscients effrois.Malgré mes mains sans sceptre et mon front sans couronne,
Je te ressemble, ô Lear que le monde abandonne !Malgré la pauvreté de mon obscur destin
Et de mes vers, je te ressemble, ô Florentin !Ecoutez le tonnerre aux éclats de cymbale
Nous errerons jusquà laube sous la rafale.
Je pleure sur Toi
A Madame M
Le soir sest refermé, telle une sombre porte,
Sur mes ravissements, sur mes élans dhier
Je tévoque, ô splendide ! ô fille de la mer !
Et je viens te pleurer, comme on pleure une morte.Lair des bleus horizons ne gonfle plus tes seins,
Et tes doigts sans vigueur ont fléchi sous les bagues ;
Nas-tu point chevauché sur la crête des vagues,
Toi qui dors aujourdhui dans lombre des coussins ?Lorage et linfini qui te charmaient naguère
Nétaient-ils point parfaits, et ne valaient-ils pas
Le calme conjugal de lâtre et du repas
Et la sécurité près de lépoux vulgaire ?Tes yeux ont appris lart du regard chaud et mol
Et la soumission des paupières baissées.
Je te vois, alanguie au fond des gynécées,
Les cils fardés, le cerne agrandi par le kohl.Tes paresses et tes attitudes meurtries
Ont enchanté le rêve épais et le loisir
De celui qui tapprit le stupide plaisir.
O toi qui fus hier la sur des Valkyries !Lépoux montre aujourdhui tes yeux, si méprisants
Jadis, tes mains, ton col indifférent de cygne,
Comme on montre ses blés, son jardin et sa vigne
Aux admirations des amis complaisants.Abdique ton royaume et sois la faible épouse
Sans volonté devant le vouloir de lépoux
Livre ton corps fluide aux multiples remous,
Sois plus docile encore à son ardeur jalouse.Garde ce piètre amour, qui ne sait décevoir
Ton esprit autrefois possédé par les rêves
Mais ne reprends jamais lâpre chemin des grèves,
Où les algues ont des rythmes lents dencensoir.Nécoute plus la voix de la mer, entendue
Comme en songe à travers le soir aux voiles dor
Car le soir et la mer te parleraient encor
De ta virginité glorieuse et perdue.
Le jardin matinal
Viens, les heures damour sont furtives et rares
Le jardin matinal est plein doiseaux bizarres.Chère, je te convie à ce royal festin.
Je ne veux pas jouir seule de ce matin.Laube heurte le ciel comme une porte close.
Viens boire la rosée au cur blond de la rose.Bois la rosée ainsi quune fraîche liqueur.
Mon cur est une rose et je toffre mon curLaube a des tons de nacre et des reflets de perle.
La joie est simple et rien nest aussi beau quun merle.Savourons cette ardeur un peu triste et pleurons
De sentir la clarté première sur nos fronts.Viens, ma très chère A lest le ciel fardé chatoie,
Lherbe est douce aux pieds nus comme un tapis de soieSans nous préoccuper de lhostile destin,
Rendons grâces au ciel clément pour ce matin.
Au Dieu pauvre
Je tadore, Dieu pauvre entre les Immortels,
Et jai tressé pour toi ces roses purpurines,
Parce que tu nas point de temples ni dautels,
Et que nul tiède encens ne flatte tes narines.Nul ne te craint et nul nimplore ta bonté
Ceux qui thonorent sont pauvres, car tu leur donnes,
Ayant ouvert tes mains vides, la pauvreté ;
Et ton souffle est plus froid que celui des automnes.Moi qui subis laffront et le courroux des forts,
Je tapporte, Dieu pauvre et triste, ces offrandes :
Des violettes que je cueillis chez les morts
Et des fleurs de tabac, qui souvraient toutes grandesDans un coffret de jade aux fermoirs de cristal,
Dieu pauvre, je tapporte humblement mon cur sombre,
Car je ne sais aimer que ce qui me fait mal,
Eprise, dun fantôme et le lombre dune ombreJe ne demande rien à ta Divinité
Sans parfums et que nul prêtre na reconnue
Nul roi na jamais craint de tavoir irrité
Et na pleuré devant ta châsse froide et nue.Mais moi qui hais la foule à lentour des autels,
Moi qui raille lespoir cupide des prières,
Je te consacre, ô le plus doux des Immortels,
Ce chant pieux fleuri sur mes lèvres amères.
Eminé
Le couchant répandra la neige des opales,
Et lair sera chargé dodeurs orientales.Les caïques furtifs jetteront leur éclair
De poissons argentins qui traversent la mer.Ce sera le hasard quon aime et quon redoute
A pas lents, mon destin marchera sur la route.Je le reconnaîtrai parmi les inconnus
Malgré les ciels changés et les temps survenusMon cur palpitera, comme vibre une flamme
Et mon destin aura la forme dune femme,Et mon destin aura de profonds cheveux bleus
Il sera le fantasque et le miraculeux.Involontairement, comme lorsque lon pleure,
Je me répéterai : « Toute femme a son heure :« Aucune ne sera pareille à celle-ci :
Nul être nattendra ce que jattends ici. »Celle qui brillera dans lombre solitaire
Memmènera vers le domaine du mystère.Près delle, jentrerai, pâle autant quAladin,
Dans un prestigieux et terrible jardin.Mon cher destin, avec des lenteurs attendries,
Détachera pour moi des fruits de pierreries.Je passerai, parmi le féerique décor,
Impassible devant des arbres aux troncs dor.Et je mépriserai le soleil et la lune
Et les astres en fleur, pour cette femme brune.Ses yeux seront labîme où sombre lunivers
Et ses cheveux seront la nuit où je me perds.A ses pieds nus, pleurant dextases infinies,
Je laisserai tomber la lampe des génies
LAmour borgne
Je taime de mon il unique, je te lorgne
Ainsi quun Chinois lopium :
Je taime aussi de mon amour borgne,
Fille aussi blanche quun arum.
Je veux tes paupières de bistre,
Et ta voix plus lente quun sistre ;
Je taime de mon il sinistre
Où luit la colère du rhum.Je te suis du regard, lubrique comme un singe,
Ivre comme un ballon sans lest.
Ton âme incertaine de Sphinge
Flotte entre le zist et le zest.
Et je halète vers lamorce
Des seins vibrants, du souple torse
Où la grâce épouse la force,
Et des yeux verts comme louest.Ton visage sestompe à travers les courtines ;
Et tu médites, un fruit sec
Entre tes lèvres florentines
Où sapaise un sourire grec.
Je meurs de tes paroles brèves
Je veux que de tes dents tu crèves
Mon il où se brouillent les rêves,
Comme un ara, dun coup de bec.
Ils pleurent vers le Soir
Le jardin et le calme et la lumière basse,
Et tous mes souvenirs qui pleurent vers le soir
La douceur dêtre seule et triste et de masseoir
Dans lombre, de ne plus sourire et dêtre lasseParmi les frondaisons rôdent danciens soupirs,
Et le bonheur lui-même est incertain et tremble.
Je suis une qui se recueille et je rassemble
Mes souvenirs, mes souvenirs, mes souvenirsIls se glissent, ainsi que des ombres furtives,
Les mains vides et les yeux éteints, en des prés
Sans odeurs et que nul printemps na diaprés.
Leurs pas ne laissent point dempreinte sur les rives.Ils ne contiennent plus leurs sanglots étouffants.
Daucuns, aux yeux ternis, telles de vieilles lames,
Pleurent en se voilant, comme pleurent les femmes ;
Dautres pleurent sans honte, ainsi que les enfants.Je suis seule, je ne suis plus une amoureuse,
Et je nadore plus un sourire enchâssé
Par le couchant : je me cherche dans mon passé,
Et jévoque le temps où jétais moins heureuse.Plus légers quun oiseau, plus frêles quun hochet,
Voici les souvenirs lointains de mon enfance.
Ils courent, leurs rubans sont couleur despérance,
Leurs jupes ont encore une odeur de sachet.Et maintenant, voici les souvenirs funèbres,
Ils passent, dédaigneux du rêve et de leffort
Et couronnés es violettes de la mort ;
Leurs vêtements de deuil se mêlent aux ténèbres.Je rêve sans ardeur, tels les pâles reclus
La Loreley que jai cruellement aimée
Sévanouit ainsi quune blonde fumée
Et je sens aujourdhui que je ne laime plus.Puis, un souvenir rit, et son rire chevrote
Ce rire de vieille où se fêle la gaîté !..
Dans le jardin, que baigne un silence attristé,
Lombre verte se creuse à légal dune grotte.Je nai plus de ferveur, je nai plus de désirs,
Je ne veux que la paix du jardin et de lheure
Il me semble quhier jétais un peu meilleure
Quon me laisse pleurer avec mes souvenirs
Viviane
Une odeur fraîche, un bruit de musique étouffée
Sous les feuilles, et cest Viviane la fée.Elle imite, cachée en un fouillis de fleurs,
Le rire suraigu des oiseaux persifleurs.Souveraine fantasque, elle sattarde et rôde
Dans la forêt, comme en un palais démeraude.Leau qui miroite a la couleur de son regard.
Elle se voile des dentelles du brouillard.Parfois, une langueur monte de lherbe et plane :
Les violettes ont salué Viviane.Sa robe a des lueurs de perles et dargent,
Son front est variable et son cur est changeant.Son pouvoir féminin sinsinue à la brune :
Elle devient irrésistible au clair de lune.Des pâtres ont cru voir, de leurs yeux ingénus,
Des serpents verts glisser le long de ses bras nus.A minuit, la plus belle étoile la couronne ;
Parfois elle est cruelle et parfois elle est bonne.Et Viviane est plus puissante que le sort ;
Elle porte en ses mains le sommeil et la mort.Plus que lespoir et plus que le songe, elle est belle.
Les plus grands enchanteurs sont des enfants près delle.Près delle, la mémoire est un rêve aboli.
Son magique baiser est plus froid que loubli.Ses cheveux sont défaits et le soleil les dore.
Chaque matin, elle est plus blonde que laurore.Ondoyante, elle sait promettre et décevoir.
Vers le couchant, elle est rousse comme le soir.A lheure vague où le regret se dissimule,
Elle a les yeux lointains et gris du crépuscule.Lorsque le fil ambré du croissant tremble et luit
Sur les chênes, elle est brune comme la nuit.Des rois ont partagé son palais et sa table,
Mais nul na jamais vu sa face véritable.Elle renaît, elle est plus belle chaque jour,
Et ses illusions trompent le simple amour.Elle erre, comme un vent davril, sous la ramée,
Et vous reconnaissez en elle votre aimée.Elle est celle quon ne rencontre quune fois.
Ecoutez Nulle voix nest pareille à sa voix.Elle approche, et ses doigts effeuillent des corolles.
Vous tremblez Vous avez oublié les parolesMais vous savez le bois merveilleux la chanté
Quelle vous appartient depuis léternité.Elle a changé de nom, de voix et de visage ;
Malgré tout, vous lave reconnue au passage.Elle réveille en vous tous les anciens désirs.
A lombre de ses pas brillent des souvenirs.Vous lavez pressentie et vous lavez rêvée
Longuement, et surtout vous lavez retrouvée.
Elle trame pour vous des jardins et des ciels,
Et vous vous endormez en ses bras éternels.
Elle passe
Le ciel lencadre ainsi que ferait une châsse,
Et je vivrais cent ans sans jamais la revoir.
Elle est soudaine : elle est le miracle du soir.
Linstant religieux brille et tinte. Elle passeJe suis venue avec la foule des lépreux
Dès laurore, ayant su que je serais guérie.
Ils regardent vers elle avec lidolâtrie
En pleurant à voix basse. Et je pleure avec eux.Un rayon despérance illumine lespace,
Car ses pieds nus ont sanctifié le chemin.
Voyez ! un grand lys blanc est tombé de sa main
Les sanglots se sont tus brusquement. Elle passe.De nous tous qui pleurions elle a fait ses élus,
Et parmi nous aucun ne pleure ni ne doute.
Elle ne reviendra plus jamais sur la route,
Mais je la vis passer et je ne souffre plus.
Bonheur crépusculaire
Tes sombres anneaux daméthyste
Saniment et tremblent un peu
Sous la jaune lueur du feu
Au-dehors la clarté persiste.Accueillons le songe, donneur
Denchantements et de féeries
Mêlons nos âmes attendries
Et parlons de notre bonheur.Parlons du bonheur, ma très chère,
Comme lon parle dun ami,
Evoquant, en lâtre endormi,
Sa ressemblance familièreLes choses semblent nous servie
Dans un empressement docile
Chuchotons : « Mon âme tranquille
Na plus de rêves davenir. »Le bonheur se fait mieux comprendre
Par les intimités dhiver,
Lorsque flotte et pleure dans lair
Lâme du crépuscule tendre.Le bonheur est tissé doubli ;
Il ne connaît pas lespérance ;
Il ressemble à la délivrance
Après le labeur accompli.Et cest le bonheur dêtre assises
Toutes deux, auprès du foyer,
Et de voir le feu rougeoyer
En tes calmes prunelles grises.Cest de taire les vains aveux
Et doublier les autres femmes,
En regardant luire les flammes
A travers tes profonds cheveux.Cest de voir sembraser lautomne
Dans lâtre aux multiples reflets
Où croulent des tours, des palais,
Des façades et des colonnesDans mon cur qui frissonne un peu,
Un sanglot dautrefois persiste
Vois comme le bonheur est triste,
Les soirs dhiver, auprès du feu
Pénitentes Espagnoles
Le repentir songeur nuse plus leurs genoux.
Parmi les champs malsains et les villes malades
Elles dansent, ainsi que de noires Ménades.
Parfois le vent du soir éteint leurs cierges roux.Elles ont coupé leurs chevelures altières ;
Le cilice a mordu leurs seins endoloris
Leurs psaumes, soupirés ou jetés à grands cris,
Saccompagnent du son rauque des grelottières.Pourtant, il dort au fond de leurs yeux espagnols
Des souvenirs qui sont comme un jardin mauresque
Où le jet deau retrace une blanche arabesque,
Où sexaltent les voix de mille rossignols.Et cest en vain que ces lascives pénitentes
Lancent publiquement leurs clameurs de remords
Jusquau jour où les vers rongeront leurs yeux morts,
Leur chair noubliera pas ses langueurs consentantes.Leurs flancs meurtris sont prêts encore aux pâmoisons,
Et leur bouche damante ouvre sa rose tiède,
Car le vent de Grenade et le vent de Tolède
Mêlent leurs sourds parfums au bruit des oraisons.Elles ne verront point, de leurs yeux de fiévreuses,
Le ciel où lon na plus de souvenirs damour,
Doù, froide en sa blancheur, léternité du jour
Chasse les voluptés aux ferveurs ténébreuses.Elles nentreront point au ciel limpide et clair,
Mais, dans la nuit ardente où pleurent les damnées,
Lamour, ressuscitant du tombeau des années,
Saura leur alléger les tourments de lenfer.
Dans le Havre
Lasse comme les flot, lasse comme les voiles,
Jentre dans le doux port plein dembruns et détoiles.Depuis des temps jai vu les plus divins climats
Et je dors en ce havre où sommeillent des mâts.Mon esprit sest tourné vers des rêves plus sages,
Je désapprends enfin lardeur des longs voyages.Tant de rires dorés viennent vous décevoir
Que lon se sent moins de jeunesse vers le soirEn vain jai côtoyé les terres trop charmantes
Qui déçoivent, ainsi que le font les amantes.Jy croyais découvrir des océans dor bleu,
Des fleuves descarboucle et des roses de feu,Mais je sus que daucuns mentaient en parlant delles,
Et que le rêve seul les rendait aussi bellesDonc je reviens trouver la bonne paix. Ici,
Le soleil est moins vif, le ciel sest adouci.Dans le doux havre où se reflètent les étoiles,
Je verrai sans regret partir les autres voiles.
La Soif impérieuse
Jétais hier la voyageuse solitaire.
Jallais, portant au cur une âpre anxiété
Javais besoin de toi comme dun flot dété,
Dun flot purifiant où lon se désaltère.Aujourdhui, mon silence a des bonheurs pensifs.
O très chère ! et mon âme est une coupe pleine,
Le monde est beau comme un verger de Mytilène :
Je ne crains plus le soir qui pleure sous les ifs.Javais besoin de toi comme dune eau courante
Que lon écoute et qui berce votre chagrin
Dans un ruissellement musical et serein
Jentendis ta voix claire ainsi quune eau qui chante.Ta voix coulait, murmure et cadence à la fois,
Chère, et ce fut dans mon être le bleu nocturne,
Et, je sentis alors mon chagrin taciturne
Sattendrir Jécoutais leau pure de ta voix.Depuis lors, la lourdeur des blancs midis menchante,
Et ma soif ne craint plus le soleil irrité
Javais besoin de toi comme dun flot dété,
Javais besoin de toi comme dune eau qui chante
Je fus un Page épris
Cest lheure où le désir implore et persuade
Le monde est amoureux comme une sérénade,
Et lair nocturne a des langueurs de sérénade.Les ouvriers du soir, tes magiques amis,
Ont tissé dor léger ta robe de samis
Et semé diris bleus la trame du samis.Il me semble que nous venons lune vers lautre
Du fond dun autrefois inconnu qui fut nôtre,
Dun pompeux et tragique autrefois qui fut nôtre.Sur mes lèvres persiste un souvenir charmant.
Qui peut savoir ? Je fus peut-être ton amant
O ma splendeur ! Je fus naguère ton amantUne ombre de chagrin un peu cruel sobstine,
Amenuisant encor ta bouche florentine
Ah ! ton sourire aigu de Dame florentine !Mon souvenir est plus tenace quun espoir
Lâme dun page épris revit en moi ce soir,
Dun page qui chantait sous ton balcon, le soir
La Palme
A mon réveil, ce fut le miracle du monde,
Le ciel aux bleus de songe et les flots dor vivant,
La Méditerranée Et jallais en rêvant,
Tant la paix de laurore était sage et profonde,
Que pour nous seules lunivers était vivant,
Et que nous étions lâme et le centre du monde.Métant perdue au fond du jardin matinal,
Je détachai pour toi du palmier cette palme
Que la terre nourrit de sève forte et calme.
Là-bas, où lair sonore est un vibrant cristal,
Très chère, tu prendras entre tes mains la palme
Que jai rompue, en le mystère matinal.Car jai choisi, pour tencadrer, ô la plus belle !
La volupté de ce décor italien,
De ce ciel dont le rire est moins doux que le tien,
De cette mer qui voit la lune émerger delle
Vois, le prestigieux décor italien
Est seul digne de tencadrer, ô la plus belle !Et toi, sachant que rien négale la beauté,
Ni la puissance, ni la foi, ni le génie,
Souris, victorieuse, inconnue, infinie,
Parfaite en ta douceur comme en ta cruauté,
Plus grande que leffort le plus fier du génie,
O femme pâle en qui triomphe la beauté !
Le Ténébreux Jardin
Les heures ont éteint le feu de mes vertèbres,
Et leur morne lourdeur a pesé sur mon front
Voici que les lointains trop clairs sattendriront
Et la nuit mouvrira son jardin de ténèbres.Solitaire, tandis que le temps coule et fuit,
Je cueillerai les fleurs du regret et du songe.
Reconnaissante au doux charme qui se prolonge,
Joffrirai le parfum de mon âme à la nuit.Les poèmes ont des lignes trop régulières,
Les musiques, un son trop clair, trop cristallin
Je frapperai bientôt aux portes du jardin
Qui souvriront pour moi, larges et familières.Car la nuit maime : elle a compris que je laimais
Et, sachant que je suis résignée et lointaine,
Elle mapporte, ainsi quen un coffret débène,
La tristesse des autrefois et des jamaisLa nuit me livrera ses lys noirs et ses roses
Noires et ses violettes aux bleus obscurs,
Et je mattarderai dans langle de ses murs
Tels que ceux des cités royalement enclosesPeu mimporte aujourdhui le caprice du sort
La nuit souvre pour moi comme un jardin de reine
Où je promènerai ma volupté sereine
Et mon indifférence à légard de la mort.
Nous nous sommes assises
Ma douce, nous étions comme deux exilées,
Et nous portions en nous nos âmes désolées.Lair de laurore était plus lancinant quun mal
Nul ne savait parler le langage natalAlors que nous errions parmi les étrangères,
Les odeurs du matin ne semblaient plus légères.Lorsque tu te levas sur moi, tel un espoir,
Ta robe triste était de la couleur du soir.Voyant tomber la nuit, nous nous sommes assises,
Pour sentir la fraîcheur amical des bises.Puisque nous nétions plus seules dans lunivers,
Nous goûtions avec plus de langueur les beaux vers.Chère, nous hésitions, sans oser croire encore,
Et je te dis : « Le soir est plus beau que laurore. »Tu me donnas ton front, tu me donnas tes mains,
Et je ne craignis plus les mauvais lendemains.Les couleurs éteignaient leurs splendide insolence ;
Nulle voix ne venait troubler notre silenceJoubliai les maisons et leur mauvais accueil
Le couchant empourprait mes vêtements de deuil.Et je te dis, fermant tes paupières mi-closes :
« Les violettes sont plus belles que les roses. »Les ténèbres gagnaient lhorizon, flot à flot
Ce fut autour de nous lharmonieux sanglotUne langueur noyait la cité forte et rude,
Nous savourions ainsi lheure en sa plénitude.La mort lente effaçait la lumière et le bruit
Je connus le visage auguste de la nuit.Et tu laissas glisser à tes pieds nus tes voiles
Ton corps mapparut, plus noble sous les étoiles.Cétait lapaisement, le repos, le retour
Et je te dis : « Voici le comble de lamour »
Jadis, portant en nous nos âmes désolées,
Ma Douce, nous étions comme deux exilées
Départ
La lampe des longs soirs projette un rayon dambre
Sur les cadres dont elle estompe les vieux ors.
Lheure de mon départ a sonné dans la chambre
La nuit est noire et je ne vois rien au-dehors.Je ne reconnais plus le visage des choses
Qui furent les témoins des jours bons et mauvais
Voici que meurt lodeur familière des roses
La nuit est noire, et je ne sais pas où je vais.Devrais-je regretter cet autrefois ? Peut-être
Mais je nappartiens point aux regrets superflus
Je marche devant moi, lavenir est mon maître,
Et, quel que soit mon sort, je ne reviendrai plus.
Mensonge du Soir
Or, par un soir pareil, je crus être poète
Javais rêvé, dans le silence trop exquis,
De soleils possédés et de lauriers conquis
Et ma vie est semblable aux lendemains de fête.Tout me fait mal, lété, le rayon dun fanal
Rouge sur leau nocturne, et le rythme des rames,
Les rosiers dun jardin et les cheveux des femmes
Et leur regard, tout me fait mal, tout me fait mal.Venez à moi, mes deux amours, mes bien-aimées
Je vous entourerai de vos anciens décors,
Je vous rendrai vos fleurs, vos gemmes et vos ors,
Et je rallumerai vos torches consumées.Vous fûtes ma splendeur et ma gloire et mon chant,
Toi, Loreley, clair de lune, rire dopale
Et toi dont la présence est calme et vespérale,
Et lamour plus pensif que le soleil couchant.O vous que mes désirs et mes pleurs ont parées,
Toi que jaimais hier, toi que jaime aujourdhui,
Allons vers les palais doù les reines ont fui,
Et vers les faibles mers qui nont point de marées.Le dernier frisson dor sest tu dans les guêpiers
Toi, pâle comme Atthis, et toi, ceinte de roses
Comme Dika, marchons sur les routes moroses
Qui nont point su arder lempreinte de nos pieds.Le présent despotique est comme un maître rude
Qui tourmente lesclave au sommeil harassé
Mes chères, descendons la pente du passé
En sentant que le soir est plein de lassitude.Je songe à l fatigue, à lennui des retours
Qui suivent les départs vers les terres charmantes
Allons ainsi jusquau futur, ô mes amante !
Sachant que nous avons vécu nos plus beaux jours.
Vers Lesbos
ElTu viendras, les yeux pleins du soir et de lhier