Poèmes
d'amour
À la Femme aimée
Lorsque tu vins, à pas réfléchis, dans la brume,
Le ciel mêlait aux ors le cristal et lairain.
Ton corps se devinait, ondoiement incertain,
Plus souple que la vague et plus frais que lécume.
Le soir dété semblait un rêve oriental
De rose et de santal.
Je tremblais. De longs lys religieux et blêmes
Se mouraient dans tes mains, comme des cierges froids.
Leurs parfums expirants séchappaient de tes doigts
En le souffle pâmé des angoisses suprêmes.
De tes clairs vêtements sexhalaient tour à tour
Lagonie et lamour.Je sentis frissonner sur mes lèvres muettes
La douceur et leffroi de ton premier baiser.
Sous tes pas, jentendis les lyres se briser
En criant vers le ciel lennui fier des poètes
Parmi des flots de sons languissamment décrus,
Blonde, tu mapparus.Et lesprit assoiffé déternel, dimpossible,
Dinfini, je voulus moduler largement
Un hymne de magie et démerveillement.
Mais la strophe monta bégayante et pénible,
Reflet naïf, écho puéril, vol heurté,
Vers ta Divinité.____________(Premier poème dÉtudes et préludes, 1901)
Chanson
Comment oublier le pli lourd
De tes belles hanches sereines,
Livoire de la chair où court
Un frémissement bleu de veines ?
Nas-tu pas senti quun moment,
Ivre de ses angoisses vaines,
Mon âme allait éperdument
Vers tes chères lèvres lointaines ?Et comment jamais retrouver
L'identique extase farouche,
T'oublier, revivre et rêver
Comme j'ai rêvé sur ta bouche ?____________(Études et préludes, 1901)
Chanson
Le soir verse les demi-teintes
Et favorise les hymens
Des véroniques, des jacinthes,
Des iris et des cyclamens.Charmant mes gravités meurtries
De tes baisers légers et froids,
Tu mêles à mes rêveries
Leffleurement blanc de tes doigts.____________(Études et préludes, 1901)
Ondine
Ton rire est clair, ta caresse est profonde,
Tes froids baisers aiment le mal quils font ;
Tes yeux sont bleus comme un lotus sur londe,
Et les lys deau sont moins purs que ton front.
Ta forme fuit, ta démarche est fluide,
Et tes cheveux sont de légers roseaux ;
Ta voix ruisselle ainsi quun flot perfide ;
Tes souples bras sont pareils aux roseaux,
Aux longs roseaux des fleuves, dont létreinte
Enlace, étouffe, étrangle savamment,
Au fond des flots, une agonie éteint
Dans un nocturne évanouissement.____________(Études et préludes, 1901)
Cri
Tes yeux bleus, à travers leurs paupières mi-closes,
Recèlent la lueur des vagues trahisons.
Le souffle violent et fourbe de ces roses
M'enivre comme un vin où dorment les poisons
Vers l'heure où follement dansent les lucioles,
L'heure où brille à nos yeux le désir du moment,
Tu me redis en vain les flatteuses paroles
Je te hais et je t'aime abominablement.____________(Études et préludes, 1901)
Lucidité
Lart délicat du vice occupe tes loisirs,
Et tu sais réveiller la chaleur des désirs
Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.
Lodeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.
Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.
Tu naimes que le faux et lartificiel,
La musique des mots et des murmures mièvres.
Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.
Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.
Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.
Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.
Ton corps sest amolli sous des baisers sans nombre,
Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.
Languissant et lascif, ton frôlement rusé
Ignore la beauté loyale de létreinte.
Tu mens comme lon aime, et, sous ta douceur feinte,
On sent le rampement du reptile attentif.
Au fond de lombre, elle une mer sans récif,
Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche
O Femme ! Je le sais, mais jai soif de ta bouche !____________(Études et préludes, 1901)
Ta forme est un éclair qui laisse les bras vides,
Ton sourire est linstant que lon ne peut saisir
Tu fuis, lorsque lappel de mes lèvres avides
Timplore, ô mon Désir !Plus froide que lEspoir, ta caresse est cruelle
Passe comme un parfum et meurt comme un reflet.
Ah ! léternelle faim et soif éternelle
Et léternel regret !Tu frôles sans étreindre, ainsi que la Chimère
Vers qu tendent toujours les vux inapaisés
Rien ne vaut ce tourment ni cette extase amère
De tes rares baisers !____________(Études et préludes, 1901)
Les Arbres
Dans l'azur de l'avril, dans le gris de l'automne,
Les arbres ont un charme inquiet et mouvant.
Le peuplier se ploie et se tord sous le vent,
Pareil aux corps de femme où le désir frissonne.Sa grâce a des langueurs de chair qui s'abandonne,
Son feuillage murmure et frémit en rêvant,
Et s'incline, amoureux des roses du Levant.
Le tremble porte au front une pâle couronne.Vêtu de clair de lune et de reflets d'argent,
S'effile le bouleau dont l'ivoire changeant
Projette des pâleurs aux ombres incertaines.Les tilleuls ont l'odeur des âpres cheveux bruns,
Et des acacias aux verdures lointaines
Tombe divinement la neige des parfums.____________(Études et préludes, 1901)
Le Toucher
Les arbres ont gardé du soleil dans leurs branches.
Voilé comme une femme, évoquant lautrefois,
Le crépuscule passe en pleurant Et mes doigts
Suivent en frémissant la ligne de tes hanches.
Mes doigts ingénieux sattardent aux frissons
De ta chair sous la robe aux douceurs de pétale
Lart du toucher, complexe et curieux, égale
Les rêves des parfums, le miracle des sons.Je suis avec lenteur le contour de tes hanches,
Tes épaules, ton col, tes seins inapaisés.
Mon désir délicat se refuse aux baisers ;
Il effleure et se pâme en des voluptés blanches.____________(Évocations, 1903)
Psappha revit
Nous savons effleurer dun baiser de velours,
Et nous savons étreindre avec des fougues blêmes ;
Nos caresses sont nos mélodieux poèmes
Notre amour est plus grand que toutes les amours.
Nos lunaires baisers ont de pâles douceurs,
Nos doigts ne froissent point le duvet dune joue,
Et nous pouvons, quand la ceinture se dénoue,
Etre tout à la fois des amants et des surs.____________(À lheure des mains jointes, 1906)
Aveu dans le silence
Dans lorage secret, dans le désordre extrême
Je nose mavouer à moi-même que jaime !
Cela mest trop cruel, trop terrible Mais jaime !
Pourquoi je laime ainsi ? Léclat de ses cheveux
Sa bouche Son regard ! Ce quelle veut, je veux.
Je ne vis que de la clarté de ses cheveux
Et je ne vis que du rayon de ce sourire
Qui mattendrit, et que jappelle et je désire
O miracle de ce miraculeux sourire !
Sa robe a des plis doux qui chantent Et ses yeux
Gris-verts ont un regard presque miraculeux
Jadore ses cheveux et son front et ses yeux
Elle ne saura point, jamais, combien je laime
Cependant ! Car jamais ma jalousie extrême
Ne lui laissera voir, jamais, combien je laime !____________(À lheure des mains jointes, 1906)
Chair des choses
Je possède, en mes doigts subtils, le sens du monde,
Car le toucher pénètre ainsi que fait la voix,
L'harmonie et le songe et la douleur profonde
Frémissent longuement sur le bout de mes doigts.
Je comprends mieux, en les frôlant, les choses belles,
Je partage leur vie intense en les touchant,
C'est alors que je sais ce qu'elles ont en elles
De noble, de très doux et de pareil au chant.
Car mes doigts ont connu la chair des poteries
La chair lisse du marbre aux féminins contours
Que la main qui les sait modeler a meurtries,
Et celle de la perle et celle du velours.
Ils ont connu la vie intime des fourrures,
Toison chaude et superbe où je plonge les mains !
Ils ont connu l'ardent secret des chevelures
Où se sont effeuillés des milliers de jasmins.
Et, pareils à ceux-là qui viennent des voyages.
Mes doigts ont parcouru d'infinis horizons,
Ils ont éclairé, mieux que mes yeux, des visages
Et m'ont prophétisé d'obscures trahisons.
Ils ont connu la peau subtile de la femme,
Et ses frissons cruels et ses parfums sournois...
Chair des choses ! J'ai cru parfois étreindre une âme
Avec le frôlement prolongé de mes doigts...____________(Sillages, 1908)
Loffrande
Pour lui prouver que je laime plus que moi-même,
Je donnerai mes yeux à la femme que jaime.
Je lui dirai dun ton humble, tendre et joyeux :
"Ma très chère, voici loffrande de mes yeux."
Je te donnerai mes yeux qui virent tant de choses.
Tant de couchants et tant de mers et tant de roses.
Ces yeux, qui furent miens, se posèrent jadis
Sur le terrible autel de lantique Eleusis,
Sur Séville aux beautés pieuses et profanes,
Sur la lente Arabie avec ses caravanes.
Jai vu Grenade éprise en vain de ses grandeurs
Mortes, parmi les chants et les lourdes odeurs.
Venise qui pâlit, Dogaresse mourante,
Et Florence qui fut la maîtresse de Dante.
Jai vu lHellade où pleure un écho de syrinx,
Et lEgypte accroupie en face du grand Sphinx,
Jai vu, près des flots sourds que la nuit rassérène,
Ces lourds vergers qui sont lorgueil de Mytilène.
Jai vu des îles dor aux temples parfumés,
Et ce Yeddo, plein de voix frêles de mousmés.
Au hasard des climats, des courants et des zones,
Jai vu la Chine même avec ses faces jaunes
Jai vu les îles dor où lair se fait plus doux,
Et les étangs sacrés près des temples hindous,
Ces temples où survit linutile sagesse
Je te donne tout ce que jai vu, ma maîtresse !
Je reviens, tapportant mes ciels gris ou joyeux.
Toi que jaime, voici loffrande de mes yeux.____________(À lheure , 1906)
La Nuit est à nous
Cest lheure du réveil Soulève tes paupières
Au loin la luciole aiguise ses lumières,
Et le blême asphodèle a des souffles damour.
La nuit vient : hâte-toi, mon étrange compagne,
Car la lune a verdi le bleu de la montagne,
Car la nuit est à nous comme à dautres le jour.
Je nentends, au milieu des forêts taciturnes,
Que le bruit de ta robe et des ailes nocturnes,
Et la fleur daconit, aux blancs mornes et froids,
Exhale ses parfums et ses poisons intimes
Un arbre, traversé du souffle des abîmes,
Tend vers nous ses rameaux, crochus comme des doigts.
Le bleu nocturne coule et sépand À cette heure,
La joie est plus ardente et langoisse est meilleure,
Le souvenir est beau comme un palais détruit
Des feux follets courront le long de nos vertèbres,
Car lâme ressuscite au profond des ténèbres,
Et lon ne redevient soi-même que la nuit.____________(Évocations, 1903)
Les Chardons
Tu ne seras jamais la fiévreuse captive
Quenchaîne, quemprisonne le lit,
Tu ne seras jamais la compagne lascive
Dont la chair se consume et dont le front pâlit.
Garde ton blanc parfum qui dédaigne le faste.Tu ne connaîtras point les lâches abandons,
Les sanglots partagés qui font lâme plus vaste,
Le doute et la faiblesse ardente des pardons
Et, puisque cest ainsi que je taime, ô très chaste !
Nous cueillerons ce soir les mystiques chardons.____________(Évocations, 1903)
La Fusée
Vertigineusement, jallais vers les Etoiles
Mon orgueil savourait le triomphe des dieux,
Et mon vol déchirait, nuptial et joyeux,
Les ténèbres dété, comme de légers voiles
Dans un fuyant baiser dhymen, je fus lamant
De la Nuit aux cheveux mêlés de violettes,
Et les fleurs du tabac mouvraient leurs cassolettes
Divoire, où tiédissait un souvenir dormant.
Et je voyais plus haut la divine Pléiade
Je montais Jatteignais le Silence Eternel
Lorsque je me brisai, comme un fauve arc-en-ciel,
Jetant des lueurs dor et donyx et de jade
Jétais léclair éteint et le rêve détruit
Ayant connu lardeur et leffort de la lutte,
La victoire et leffroi monstrueux de la chute,
Jétais lastre tombé qui sombre dans la nuit.____________(Évocations, 1903)
Je t'aime d'être faible...
Je t'aime d'être faible et câline en mes bras
Et de chercher le sûr refuge de mes bras
Ainsi qu'un berceau tiède où tu reposeras.
Je t'aime d'être rousse et pareille à l'automne,
Frêle image de la Déesse de l'automne
Que le soleil couchant illumine et couronne.
Je t'aime d'être lente et de marcher sans bruit
Et de parler très bas et de haïr le bruit,
Comme l'on fait dans la présence de la nuit.
Et je t'aime surtout d'être pâle et mourante,
Et de gémir avec des sanglots de mourante,
Dans le cruel plaisir qui s'acharne et tourmente.
Je t'aime d'être, ô soeur des reines de jadis,
Exilée au milieu des splendeurs de jadis,
Plus blanche qu'un reflet de lune sur un lys...
Je t'aime de ne point t'émouvoir, lorsque blême
Et tremblante je ne puis cacher mon front blême,
Ô toi qui ne sauras jamais combien je t'aime !____________(À l'heure , 1906)
Amour
Mirage de la mer sous la lune, ô lAmour !
Toi qui déçois, toi qui parais pour disparaître
Et pour mentir et pour mourir et pour renaître,
Toi qui crains le regard juste et sage du jour !
Toi quon nourrit de songe et de mélancolie,
Inexplicable autant que le souffle du vent
Et toujours inégal, injuste trop souvent,
Je te crains à légal de ta sur la folie !
Je te crains, je te hais et pourtant tu mattires
Puisque aussi le fatal est proche du divin.
Voici quil mest donné de te connaître enfin,
Et je mourrais pour lun de tes moindres sourires !___________(Flambeaux éteints, 1907)
Poème damour
O toi qui savamment jettes un beau regard,
Bleu comme les minuits, à travers les fenêtres,
Je te vis sur la route où jerrais au hasard
Des parfums et de lheure et des rires champêtres.
Le soleil blondissait tes cheveux dun long rai,
Tes prunelles sur moi dardaient leur double flamme ;
Tu mapparus, ô nymphe ! et je considérai
Ton visage de vierge et tes hanches de femmes.
Je te vis sur la route où jerrais au hasard
Des ombres et de lheure et des rires champêtres,
O toi qui longuement jettes un beau regard,
Bleu comme les minuits, à travers les fenêtres.____________(Les Kitharèdes, 1904)
Chanson
De ta robe à longs plis flottants
Ruissellent toutes les chimères,
Et tu mapportes le printemps
Dans tes mains blondes et légères.Jai peur de ce frisson nacré
De tes frêles seins, je ne touche
Quen tremblant à ton corps sacré,
Jai peur du charme de ta bouche.Je me sens grandir jusquaux Dieux
Quand, sous mon orgueilleuse étreinte,
Le doux bleu meurtri de tes yeux
Sévanouit, fraîcheur éteinte.Mais quand, si blanche entre mes bras,
À mon cri damour qui se pâme
Tu souris et ne réponds pas,
Tes yeux fermés me glacent lâmeJai peur - cest le remords spectral
Que lextase ne saurait taire -
De tavoir peut-être fait mal
Dune caresse involontaire.____________(Études et préludes, 1901)
À mon Avril
Répands sur mon front dinsomnie
Tes cheveux daurore et de joie,
O toi, ma tendresse infinie,
Avril, mon printemps, mon amour !Quoi de plus tendre et de plus beau
Que de voir, miracle suprême !
Des roses naître du tombeau !
Cela sest fait, puisque je taime.Dans mon âme, où langoisse est morte,
Le souvenir est effacé
Donne-moi tes lèvres ! quimporte
La douleur que fut le passé !Loubli me sourit dans tes yeux
Et je dis à la vie en larmes
Un grand hommage silencieux
Car elle a de suprêmes charmes.Car jai, dans ma pauvre existence,
Parmi les jours où jai pleuré,
Quelque chose de doux, dimmense,
De lumineux et de sacré !Cest pour cela que je bénis
Non seulement toi, ma très blonde,
Mais aussi les temps infinis,
Lespace et les cieux et le monde !Jai compris quelle aube suprême
Se lève sur le grand néant,
Et quon espère, et que lon aime
Et que lon meurt en souriant !____________(Poème retrouvé)
Pour Une
Dans lavenir gris comme une aube incertaine,
Quelquun, je le crois, se souviendra de nous,
En voyant brûler sur lambre de la plaine
Lautomne aux yeux roux.
Un être parmi les êtres de la terre,
O ma Volupté ! se souvenir de nous,
Une femme, ayant à son front le mystère
Violent et doux.
Elle chérira lembrun léger qui fume
Et les oliviers aussi beaux que la mer,
La fleur de la neige et la fleur de lécume,
Le soir et lhiver.
Attristant dadieux les rives et les bergers,
Sous les gravités dun il obscurci,
Elle connaîtra lamour sacré des vierges
Atthis, mon Souci.____________(La Vénus des aveugles, 1904)
Atthis
Je reviens chercher lillusion des choses
Dautrefois, afin de gémir en secret
Et densevelir notre amour sous les roses
Blanches du regret.Car je me souviens des divines attentes,
De lombre et des soirs fébriles de jadis
Parmi les soupirs et les larmes ardentes,
Je taimais, Atthis !Jaimais tes cheveux tramés de clairs de lune,
Ton corps ondoyant qui se dérobe et fuit,
Tes yeux que léclat de laurore, importune,
Bleus comme la nuit.Jaimais le baiser de tes lèvres amères,
Jaimais ton baiser aux merveilleux poisons,
Jadis ! Et jaimais tes injustes colères
Et tes trahisonsAtthis, aujourdhui tu pâlis, et je passe
Tel un exilé sans désir de retour,
Toi, moins souriante, et moi, lâme plus lasse,
Plus loin de lamour.Voici que sexhale monte, avec la flamme
Et lessor des chants et lhaleine des lys,
Lintime sanglot de lâme de mon âme :
Je taimais, Atthis.____________(Évocations, 1903)
Envers vous, belles, ma pensée nest point changeante
Je ne change point, ô vierges de Lesbos !
Lorsque je poursuis la Beauté fugitive,
Tel le Dieu chassant une vierge au peplos
Très blanc sur la rive.Je nai point trahi linvariable amour.
Mon cur identique et mon âme pareille
Savent retrouver, dans le baiser dun jour,
Celui de la veille.Et jétreins Atthis sur les seins de Dika.
Jappelle en pleurant, sur le seuil de sa porte,
Lombre, que longtemps ma douleur invoqua,
De Timas la morte.Pour lAphrodita jai dédaigné lÉros,
Et je nai de joie et dangoisse quen elle :
Je ne change point, ô vierges de Lesbos,
Je suis éternelle.____________(Sapho, 1903)
Je tai possédée
Je tai possédée, ô fille de Kuprôs !
Pâle, je servis ta volupté cruelle
Je pris, aux lueurs du flambeau dHespérôs,
Ton corps dImmortelle.Et ma chair connut le soleil de ta chair
Jetreignis la flamme et lombre et la rosée,
Ton gémissement mourait comme la mer
Lascive et brisée.Mortelle, je bus dans la coupe des Dieux,
Jécartai lazur ondoyant de tes voiles
Ma caresse fit agoniser tes yeux
Sur ton lit détoilesDepuis, cest en vain que la nuit de Lesbos
Mappelle, et que lor du paktis se prolonge
Je tai possédée, ô fille de Kupôs,
Dans lardeur dun songe.____________(Sapho, 1903)
Tu nous brûles
Mes lèvres ont soif de ton baiser amer,
Et la sombre ardeur quen vain tu dissimules
Déchire mon âme et ravage ma chair :
Eros, tu nous brûles____________(Sapho, 1903)
Quelquun, je crois, se souviendra dans lavenir de nous
Dans les lendemains que le sort file et tresse,
Les êtres futurs ne nous oublieront pas
Nous ne craignons point, Atthis, ô ma maîtresse !
Lombre du trépas.Car ceux qui naîtront après nous dans ce monde
Où râlent les chants jetteront leur soupir
Vers moi, qui taimais dune angoisse profonde,
Vers toi, mon Désir.Les jours ondoyants que la clarté nuance,
Les nuits de parfums viendront éterniser
Nos frémissements, notre ardente souffrance
Et notre baiser.____________(Sapho, 1903)
Je serai toujours vierge
Je demeurerai vierge comme la neige
Sereine, qui dort là-bas dun blanc sommeil,
Qui dort pâlement, et que lhiver protège
Du brutal soleil.
Et jignorerai la souillure et lempreinte
Comme leau du fleuve et lhaleine du nord.
Je fuirai lhorreur sanglante de létreinte,
Du baiser qui mord.
Je demeurai vierge comme la lune
Qui se réfléchit dans le miroir du flot,
Et que le désir de la mer importune
De son long sanglot.____________(Sapho, 1903)
Le Miroir
Je tadmire, et je ne suis que ton miroir fidèle
Car je mabîme en toi pour taimer un peu mieux ;
Je rêve ta beauté, je me confonds en elle,
Et jai fait de mas yeux le miroir de tes yeux.Je tadore, et mon cur est le profond miroir
Où ton humeur davril se reflète sans cesse.
Tout entier, il séclaire à tes moments despoir
Et se meurt lentement à ta moindre tristesse.O toujours la plus douce, ö blonde entre les blondes,
Je tadore, et mon corps est lamoureux miroir
Où tu verras tes seins et tes hanches profondes,
Tes seins pâles qui font si lumineux le soir !Penche-toi, tu verras ton miroir tout à tout
Pâlir ou te sourire avec tes mêmes lèvres
Où trembleront encor tes mêmes mots damours ;
Tu verras frémir des mêmes longues fièvres.Contemple ton miroir de chair tendre et nacrée
Car il sest fait très pur afin de recevoir
Le reflet immortel de la Beauté sacrée
Penche-toi longuement sur lamoureux Miroir !____________(Poème retrouvé)
Jai ruiné mon cur
Jai ruiné mon cur, jai dévasté mon âme
Et je suis aujourdhui le mendiant damour :
Des souvenirs, pareils à la vermine infâme,
Me rongent à la face implacable du jour.
Jai ruiné mon cur, jai dévasté mon âme
Et je viens lâchement implorer du destin
Un reflet de tes yeux au caprice divin,
O forme fugitive, ô pâleur parfumée
Si prodigalement, si largement aimée !
Jai cherché ton regard dans les yeux étrangers,
Jai cherché ton baiser sur des lèvres fuyantes ;
La vigne qui rougit au soleil des vergers
Ma versé dans ses flots le rire des Bacchantes ;
Jai cherché ton regard dans les yeux étrangers
Sans libérer mon cur de tes âpres caresses.
Et, comme les soupirs des plaintives maîtresses
Qui pleurent dans la nuit un été sans retour,
Jentends gémir lécho des paroles damour.
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Incertaine douceur arrachée au destin,
Si prodigalement, si largement aimée,
Jai perdu ton sourire au caprice divin ;
O forme fugitive, ô pâleur parfumée,
Tu mas fait aujourdhui le mendiant damour
Étalant à la face implacable du jour
La douleur sans beauté dune misère infâme
Jai ruiné mon cur, jai dévasté mon âme.____________(Poème retrouvé)
Paroles à lAmie
Tu me comprends : je suis un être médiocre,
Ni bon, ni très mauvais, paisible, un peu sournois.
Je hais les lourds parfums et les éclats de voix,
Et le gris mest plus cher que lécarlate ou locre.
Jaime le jour mourant qui séteint par degrés,
Le feu, lintimité claustrale dune chambre
Où les lampes, voilant leurs transparences dambre,
Rougissent le vieux bronze et bleuissent le grès.
Les yeux sur le tapis plus lisse que le sable,
Jévoque indolemment les rives aux poid dor
Où la carté des beaux autrefois flotte encor
Et cependant je suis une grande coupable.
Vois : jai lâge où la vierge abandonne sa main
À lhomme que sa faiblesse cherche et redoute,
Et je nai point choisi de compagnon de route,
Parce que tu parus au tournant du chemin.
Lhyacinthe saignait sur les rouges collines,
Tu rêvais et lEros marchait à ton côté
Je suis femme, je nai point droit à la beauté.
On mavait condamnée aux laideurs masculines.
Et jeus linexcusable audace de vouloir
Le sororal amour fait des blancheurs légères,
Le pas furtif qui ne meurtrit point les fougères
Et la voix douce qui vient sallier au soir.
On mavait interdit tes cheveux, tes prunelles,
Parce que tes cheveux sont longs et pleins dodeurs
Et parce que tes yeux ont détranges ardeurs.
Et se troublent ainsi que les ondes rebelles.
On ma montrée du doigt en un geste irrité,
Parce que mon regard cherchait ton regard tendre
En nous voyant passe, nul na voulu comprendre
Que je tavais choisie avec simplicité.
Considère la loi vile que je transgresse
Et juge mon amour, qui ne sait point le mal,
Aussi candide, aussi nécessaire et fatal
Que le désir qui joint lamant à la maîtresse.
On na point lu combien mon regard était clair
Sur le chemin où me conduit ma destinée,
Et lon a dit : "Quelle est cette femme damnée
Que ronge sourdement la flamme de lenfer ?"
Laissons-les au souci de leur morale impure,
Et songeons que laurore a des blondeurs de miel,
Que le jour sans aigreur et que la nuit sans fiel
Viennent, tels des amis dont la bonté rassure
Nous irons voir le clair détoiles sur les monts
Que nous importe, à nous, le jugement des hommes ?
Et quavons-nous à redouter, puisque nous sommes
Pures devant la vie et que nous nous aimons ?____________(À lheure , 1906)
Le jardin matinal
Viens, les heures damour dont furtives et rares
Le jardin matinal est plein doiseaux bizarres.Chère, je te convoie à ce royal festin.
Je ne veux pas jouir seule de ce matin.Laube heurte le ciel comme une porte close.
Viens boire la rosée au cur blond de la rose.Bois la rosée ainsi quune fraîche liqueur.
Mon cur est une rose et je toffre mon curLaube a des tons de nacre et des reflets de perle.
La joie est simple et rien nest aussi beau quun merle.Savourons cette ardeur un peu triste et pleurons
De sentir la clarté première sur nos fronts.Viens, ma très chère A lest le ciel fardé chatoie,
Lherbe est douce aux pieds nus comme un tapis de soieSans nous préoccuper de lhostile destin,
Rendons grâces au ciel clément pour ce matin.____________(À lheure , 1906)
Nous irons vers les poètes
Lombre nous semble une ennemie en embuscade
Viens, je temporterai comme une enfant malade,
Comme une enfant plaintive et craintive et malade.
Entre mes bras nerveux jétreins ton corps léger.
Tu verras que je sais guérir et protéger,
Et que mes bras sont forts pour mieux te protéger.
Les bois sacrés nont plus defficaces dictames,
Et le monde a toujours été cruel aux femmes.
Nous le savons, le monde est cruel pour les femmes.
Les blâmes des humains ont pesé sur nos fronts,
Mais nous irons plus loin. Là-bas, nous oublierons
Sous un ciel plus clément, plus doux, nous oublierons
Nous souvenant quil est de plus larges planètes,
Nous entrerons dans le royaume des poètes,
Ce merveilleux royaume où chantent les poètes.
La lumière sy meut sur un rythme divin.
On na point de soucis et lon est libre enfin.
On sétonne de vivre et dêtre heureux enfin.
Vois, élevés pour toi, ces palais démeraude
Où le parfum ségare, où la musique rôde,
Où pleure un souvenir qui sattarde et qui rôde.
Mon amour, qui sélève à la hauteur du chant,
Louera tes cheveux roux plus beaux que le couchant
Ah ! ces cheveux, plus beaux que le plus beau couchant !
Les douleurs se feront exquises et lointaines,
Au milieu des jardins et du bruit des fontaines,
O mauresques jardins où dorment les fontaines.
Nous bénirons les doux poètes fraternels
En errant au milieu des jardins éternels,
Dans lharmonie et le clair de lune éternels____________(À lheure , 1906)
Revenues
Voici, je tai reprise et je tai reconquise
Jattendais ici, pour le fêter, ton retour
Que tu parais exquise, en ce fauteuil assise !
Je taime mieux quau jour premier de notre amour.
Tu nas pas su comprendre et jai paru moins tendre,
Ce fut léloignement de moi, de ton amant !
Je suis lasse dattendre et je viens te reprendre,
Et cest lenivrement de lunique moment.
Irréelle et suprême à légal dun poème,
La splendeur du revoir a dépassé lespoir
Et te voici toi-même, ô la femme que jaime !
Et tu reviens tasseoir près de moi dans le soir____________(Sillages, 1908)
Réconciliées
Mon éternel amour, te voici revenue.
Voici contre ma chair, ta chair brûlante et nue.Et je taime, et jai tout pardonné, tout compris ;
Tu mas enfin rendu ce que tu mavais pris.
Joublie en tes doux bras quil fut des jours haïs,
Que tu mabandonnas et que tu me trahis.Quimporte si jadis le caprice des heures
Sut tentraîner vers les amours inférieures ?Quimporte un être vil ? Son nom soit effacé !
Je ne me souviens plus de ce mauvais passé.Je ne me souviens plus que de ta face pâle
Lorsque tu fis le don suprême, dans un râleEt voici, comme hier, ton corps entre mes bras.
Ordonne, je ferai tout ce que tu voudras.Comment ne point bannir toute ancienne querelle
Et ne point pardonner, en te voyant si belle ?Comment ne pas tétreindre et ne pas abolir
Le souci, lamertume et le long souvenir,Et naimer point la nuit qui voit nos chairs liées,
Et mourantes damour et réconciliées ?____________(Sillages, 1908)
Union
Notre cur est semblable en notre sein de femme,
Très chère ! Notre corps est pareillement fait.
Un même destin lourd a pesé sur nos âmes,
Nous nous aimons et nous sommes lhymne parfait.
Je traduis ton sourire et lombre sur ta face.
Ma douceur est égale à ta grande douceur,
Parfois même il nous semble être de la même race
Jaime en toi mon enfant, mon amie et ma sur.
Comme toi jaime leau solitaire, la brise,
Les lointains, le silence et le beau violet
Par la force de mon amour, je tai comprise :
Je sais exactement quelle chose te plaît.
Voici, je suis plus que tienne, je suis toi-même.
Tu nas point de tourment qui ne soit mon souci
Et que pourrais-tu donc aimer que moi je naime ?
Et que penserais-tu que je ne pense aussi ?
Notre amour participe aux choses infinies,
Absolu comme sont la mort et la beauté
Voici, nos curs sont joints et nos mains sont unies
Fermement dans lespace et dans léternité.____________(Sillages, 1908)
Sonnet féminin
Ta voix a la langueur des lyres lesbiennes,
Lanxiété des chants et des odes saphiques,
Et tu sais le secret daccablantes musiques,
O ù pleure le soupir dunions anciennes.
Les Aèdes fervents et les Musiciennes
Tenseignèrent lampleur des strophes érotiques
Et la gravité des lapidaires distiques.
Jadis tu comtemplas les nudités païennes.
Tu sembles écouter lécho des harmonies
Mortes ; bleus de ce bleu des clartés infinies,
Tes yeux ont le reflet du ciel de Mytilène.
Les fleurs ont parfumé tes étranges mains creuses ;
De ton corps monte, ainsi quune légère haleine,
La blanche volupté des vierges amoureuses.____________(Cendres et Poussières, 1902)
Les Solitaires
Ceux-là dont les manteaux ont des plis de linceuls
Goûtent la volupté divine d'être seuls.
Leur sagesse a pitié de l'ivresse des couples,
De l'étreinte des mains, des pas aux rythmes souples.
Ceux dont le front se cache en l'ombre des linceuls
Savent la volupté divine d'être seuls.
Ils contemplent l'aurore et l'aspect de la vie
Sans horreur, et plus d'un qui les plaint les envie.
Ceux qui cherchent la paix du soir et des linceuls
Connaissent la terrible ivresse d'être seuls.
Ce sont les bien-aimés du soir et du mystère.
Ils écoutent germer les roses sous la terre
Et perçoivent l'écho des couleurs, le reflet
Des sons... Leur atmosphère est d'un gris violet.
Ils goûtent la saveur du vent et des ténèbres,
Et leurs yeux sont plus beaux que des torches funèbres.____________(Evocations, 1903)
L'amour borgne
Je taime de mon il unique, je te lorgne
Ainsi quun chinois lopium :
Je taime de mon amour borgne,
Fille aussi blanche quun arum.
Je veux tes paupières de bistre,
Et ta voix plus lente quun sistre ;
Je taime de mon il sinistre
Où luit la colère du rhum.
Je te suis du regard, lubrique comme un singe,
Ivre comme un ballon sans lest.
Ton âme incertaine de Sphinge
Flotte entre le zist et le zest.
Et je halette vers lamorce
Des seins vibrants, du souple torse
Où la grâce épouse la force,
Et des yeux verts comme louest.
Ton visage sestompe à travers les courtines ;
Et tu médites, un fruit sec
Entre tes lèvres florentines
Où sapaise un sourire grec.
Je meurs de tes paroles brèves
Je veux que de tes dents tu crèves
Mon il où se brouillent les rêves,
Comme un ara, dun coup de bec.____________(À lheure , 1906)
Vous pour qui jécrivis
Vous pour qui jécrivis, ô belles jeunes femmes !
Vous que, seules, jaimais, relirez-vous mes vers
Par les futurs matins neigeant sur lunivers,
Et par les soirs futurs de roses et de flammes ?Songerez-vous, parmi le désordre charmant
De vos cheveux épars, de vos robes défaites :
"Cette femme, à travers les sanglots et les fêtes,
A porté ses regards et ses lèvres damant."Pâles et respirant votre chair embaumée,
Dans lévocation magique de la nuit,
Direz-vous : "Cette femme eut lardeur qui me fuit
Que nest-elle vivante ! Elle maurait aimée "____________(À lheure , 1906)
En débarquant à Mytilène
Du fond de mon passé, je retourne vers toi,
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Tapportant ma ferveur, ma jeunesse et ma foi,
Et mon amour, ainsi quun présent daromates
Mytilène, à travers les siècles disparates,
Du fond de mon passé, je retourne vers toi.
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes,
Et ton azur où je me fonds et me dissous,
Tes barques, et tes monts avec leurs nobles lignes,
Tes cigales aux cris exaspérés et fous
Sous ton azur, où je me fonds et me dissous,
Je retrouve tes flots, tes oliviers, tes vignes.
Reçois dans tes vergers un couple féminin,
Ile mélodieuse et propice aux caresses
Parmi lasiatique odeur du lourd jasmin,
Tu nas point oublié Psappha ni ses maîtresses
Ile mélodieuse et propice aux caresses
Reçois dans tes vergers un couple fémininLesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique
Ressuscite pour nous les lyres et les voix,
Et les rires anciens, et lancienne musique
Qui rendit si poignants les baisers dautrefois
Toi qui gardes lécho des lyres et des voix,
Lesbos aux flancs dorés, rends-nous notre âme antique
Evoque les péplos ondoyant dans le soir,
Les lueurs blondes et rousses des chevelures,
La coupe dor et les colliers et le miroir,
Et la fleur dhyacinthe et les faibles murmures
Évoque la clarté des belles chevelures
Et les légers péplos qui passaient, dans le soir
Quand, disposant leurs corps sur tes lits dalgues sèches,
Les amantes jetaient des mots las et brisés,
Tu mêlais tes odeurs de roses et de pêches
Aux longs chuchotements qui suivent les baisers
À notre tour, jetant des mots las et brisés,
Nous disposons nos corps sur tes lits dalgues sèches
Mytilène, parue et splendeur de la mer,
Comme elle versatile et comme elle éternelle,
Sois lautel aujourdhui des ivresses dhier
Puisque Psappha couchait avec une Immortelle,
Accueille-nous avec bonté, pour lamour delle,
Mytilène, parure et splendeur de la mer !
____________(À lheure des mains jointes, 1906)
Sans fleurs à votre front
Vous navez point voulu mécouter mais quimporte ?
O vous dont le courroux vertueux séchauffa
Lorsque josai venir frapper à votre porte,
Vous ne cueillerez point les roses de Psappha.
Vous ne verrez jamais les jardins et les berges
Où resonna laccord puissant de son paktis,
Et vous nentendrez point le chur sacré des vierges,
Ni lhymne dEranna ni le sanglot dAtthis.
Quant à moi, jai chanté Nul écho ne séveille
Dans vos maisons aux murs chaudement endormis.
Je men vais sans colère et sans haine, pareille
À ceux-là qui nont point de parents ni damis,
Je ne suis point de ceux que la foule renomme,
Mais de ceux quelle hait Car josai concevoir
Quune vierge amoureuse est plus belle quun homme,
Et jai cherché des yeux de femme au fond du soir.
O mes chants ! nous naurons ni honte ni tristesse
De voir nous mépriser ceux que nous méprisons
Et ce nest plus à la foule que je madresse
Je nai jamais compris les lois ni les raisons
Allons-nous-en, mes chants dédaignés et moi-même
Que nous importent ceux qui nont point écouté ?
Allons vers le silence et vers lombre que jaime,
Et que loubli nous garde en son éternité____________(À lheure , 1906)
Le Pilori
Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,
Et des femmes, voyant que je souffrais, ont ri.Puis, des hommes ont pris dans leurs mains une boue
Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.Les pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais mon orgueil me fit refouler mes sanglots.Je les voyais ainsi, comme à travers un songe
Affreux et dont lhorreur sirrite et se prolonge.La place était publique et tous étaient venus,
Et les femmes jetaient des rires ingénus.Ils se lançaient des fruits avec des chansons folles,
Et le vent mapportait le bruit de leurs paroles.Jai senti la colère et lhorreur menvahir.
Silencieusement, jai appris à les haïr.Les insultes cinglaient, comme des fouets dortie.
Lorsquils mont détachée enfin, je suis partie.Je suis partie au gré du vent. Et depuis lors
Mon visage est pareil à la face des morts.____________(À lheure , 1906)
Je pleure sur toi...
À Madame L.D. M...
Le soir s'est refermé, telle une sombre porte,
Sur mes ravissements, sur mes élans d'hier...
Je t'évoque, ô splendide ! ô fille de la mer !
Et je viens te pleurer comme on pleure une morte.L'air des bleus horizons ne gonfle plus tes seins,
Et tes doigts sans vigueur ont fléchi sous les bagues.
N'as-tu point chevauché sur la crête des vagues,
Toi qui dors aujourd'hui dans l'ombre des coussins ?L'orage et l'infini qui te charmaient naguère
N'étaient-ils point parfaits et ne valaient-ils pas
Le calme conjugal de l'âtre et du repas
Et la sécurité près de l'époux vulgaire ?Tes yeux ont appris l'art du regard chaud et mol
Et la soumission des paupières baissées.
Je te vois, alanguie au fond des gynécées,
Les cils fardés, le cerné agrandi par le k'hol.Tes paresses et tes attitudes meurtries
Ont enchanté le rêve épais et le loisir
De celui qui t'apprit le stupide plaisir,
Ô toi qui fus hier la soeur des Valkyries !L'époux montre aujourd'hui tes yeux, si méprisants
Jadis, tes mains, ton col indifférent de cygne,
Comme on montre ses blés, son jardin et sa vigne
Aux admirations des amis complaisants.Abdique ton royaume et sois la faible épouse
Sans volonté devant le vouloir de l'époux...
Livre ton corps fluide aux multiples remous,
Sois plus docile encore à son ardeur jalouse.Garde ce piètre amour, qui ne sait décevoir
Ton esprit autrefois possédé par les rêves...
Mais ne reprends jamais l'âpre chemin des grèves,
Où les algues ont des rythmes lents d'encensoir.N'écoute plus la voix de la mer, entendue
Comme un songe à travers le soir aux voiles d'or...
Car le soir et la mer te parleraient encor
De ta virginité glorieuse et perdue.____________(À lheure , 1906)
Dédain de Psappha
Vous qui me jugez, vous nêtes rien pour moi.
Jai trop contemplé les ombres infinies.
Je nai point lorgueil de vos fleurs, ni leffroi
De vos calomnies.Vous ne saurez point ternir la pitié
De ma passion pour la beauté des femmes,
Changeantes ainsi que les couchants dété,
Les flots et les flammes.Rien ne souillera les fronts éblouissants
Que frôlent mes chants brisés et mon haleine.
Comme une Statue au milieu des passants,
Jai lâme sereine.____________(La Vénus des aveugles, 1904)
Sonnet de porcelaine
Le soir, ouvrant au vent ses ailes de phalène,
Évoque un souvenir fragilement rosé,
Le souvenir, touchant comme un Saxe brisé,
De ta naïveté fraîche de porcelaine.Notre chambre d'hier, où meurt la marjolaine,
N'aura plus ton regard plein de ciel ardoisé,
Ni ton étonnement puéril et rusé...
Ô frissons de ta nuque où brûlait mon haleine !Et mon coeur, dont la paix ne craint plus ton retour,
Ne sanglotera plus son misérable amour,
Frêle apparition que le silence éveille !Loin du sincère avril de venins et de miels,
Tu souris, m'apportant les fleurs de ta corbeille,
Fleurs précieuses des champs artificiels.____________(La Vénus des aveugles, 1904)
Intérieur
Dans mon âme a fleuri le miracle des roses.
Pour le mettre à labri, tenons les portes closes.Je défends mon bonheur, comme on fait des trésors,
Contre les regards durs et les bruits du dehors.Les rideaux sont tirés sur lodorant silence.
Où lheure au cours égal coule avec nonchalance.Aucun souffle ne fait trembler le mimosa
Sur lequel, en chantant, un vol doiseaux pesa.Notre chambre paraît un jardin immobile
Où des parfums errants viennent trouver asile.Mon existence est comme un voyage accompli.
Cest le calme, cest le refuge, cest loubli.Pour garder cette paix faite de lueurs roses,
O ma Sérénité ! tenons les portes closes.La lampe veille sur les livres endormis,
Et le feu danse, et les meubles sont nos amis.Je ne sais plus laspect glacial de la rue
Où chacun passe, avec une hâte recrue.Je ne sais plus si lon médit de nous, ni si
Lon parle encor les mots ne font plus mal ici.Tes cheveux sont plus beaux quune forêt dautomne,
Et ton art soucieux les tresse et les ordonne.Oui, les chuchotements ont perdu leur venin,
Et la haine dautrui nest plus quun mal bénin.Ta robe verte a des frissons dherbes sauvages,
Mon amie, et tes yeux sont pleins de paysages.Qui viendrait, nous troubler, nous qui sommes si loin
Des hommes ? deux enfants oubliés dans un coin ?Loin des pavés houleux où se fanent les roses,
Où s'éraillent les chants, tenons les portes closes .____________(À lheure , 1906)
À la Bien-Aimée
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys,
Ma cassolette dor et ma blanche colonne,
Mon par cet mon étang de roseaux et diris.Vous êtes mes parfums dambre et de miel, ma palme
Mes feuillages, mes chants de cigales dans lair,
Ma neige qui se meurt dêtre hautaine et calme,
Et mes algues et mes paysages de mer.Et vous êtes ma cloche au sanglot monotone,
Mon île fraîche et ma secourable oasis
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys.____________(À lheure , 1906)
Sois Femme
Très chère, sois plus femme encore, si tu veux
Me plaire davantage et sois faible et sois tendre,
Mêle avec art les fleurs qui parent tes cheveux,
Et sache tincliner au balcon pour attendre.
Ce quil est de plus grave en un monde futile,
Cest dêtre belle et cest de plaire aux yeux surpris,
Dêtre la cime pure, et loasis, et lîle,
Et la vague musique au langage incompris.
Quun changeant univers se transforme en ta face,
Que ta robe sallie à la couleur du jour,
Et choisis tes parfums avec un art sagace,
Puisquun léger parfum sait attirer lamour.
Immobile au milieu des jours, sois attentive
Comme si tu suivais les méandres dun chant,
Allonge ta paresse à lombre dune rive,
Etre sous les cyprès à lombre du couchant.
Sois lointaine, sois la Présence des ruines
Dans les palais détruits où frisonne lhiver,
Dans les temples croulants aux ombres sibyllines,
Et souffre de la mort du soleil sur la mer.
Comme une dont on hait la race et quon exile,
Sois faible et parle bas, et marche avec lenteur.
Expire chaque soir avec le jour fébrile,
Agonise dun bruit et meurs dune senteur.
Étant ainsi ce que mon rêve taurait faite,
Reçois de mon amour un hommage fervent,
O toi qui sais combien le ciel est décevant
Aux curiosités fébriles du poète !
Et je retrouverai dans ton unique voix,
Dans le rayonnement de ton visage unique,
Toute lancienne pompe et lancienne musique
Et le tragique amour des reines dautrefois.
Tes beaux cheveux seront mon royal diadème,
Mes sirènes dhier chanteront dans ta voix.
Tu seras tout ce que jadorais autrefois,
Toi seule incarneras lamour divers que jaime.____________(Flambeaux éteints, 1907)
Petit poème érotique
Et je regrette et je cherche ton doux baiser.
Quelle femme saurait me plaire et mapaiser ?
Laquelle apporterait les voluptés anciennes
Sur des lèvres sans fard et pareilles aux tiennes ?Je sais, tu mentais, ton rire sonnait creux
Mais ton baiser fut lent, étroit et savoureux,
Il sattardait, et ce baiser atteignait lâme,
Car tu fus à la fois le serpent et la femme.Mais souviens-toi de la façon dont je taimais
Moi, ne suis-je rien dans ta chair ? Si jamais
Tu sanglotas mon nom dans linstant sans défense,
Souviens-toi de ce cri suivi dun grand silence.Je ne sais plus aimer les beaux chants ni les lys
Et ma maison ressemble aux grands nécropolis.
Moi qui voudrais chanter, je demeure muette.
Je désire et je cherche et surtout je regrette____________(Sillages, 1908)
Elle demeure en son palais...
Elle demeure en son palais, près du Bosphore,
Où la lune s'étend comme en un lit nacré...
Sa bouche est interdite et son corps est sacré,
Et nul être, sauf moi, n'osa l'étreindre encore.
Des nègres cauteleux la servent à genoux...
Humbles, ils ont pourtant des regards de menace
Fugitifs à l'égal d'un éclair roux qui passe...
Leur sourire est très blanc et leurs gestes sont doux...
Ils sont ainsi mauvais parce qu'ils sont eunuques
Et que celle que j'aime a des yeux sans pareils,
Pleins d'abîmes, de mers, de déserts, de soleils,
Qui font vibrer d'amour les moelles et les nuques.
Leur colère est le cri haineux de la douleur...
Et moi, je les excuse en la sentant si belle,
Si loin d'eux à jamais, si près de moi... Pour elle,
Elle les voit souffrir en mordant une fleur.
J'entre dans le palais baigné par l'eau charmante,
Où l'ombre est calme, où le silence est infini,
Où, sur les tapis frais plus qu'un herbage uni,
Glissent avec lenteur les pas de mon amante.
Ma Sultane aux yeux noirs m'attend, comme autrefois.
Des jasmins enlaceurs voilent les jalousies...
J'admire, en l'admirant, ses parures choisies,
Et mon âme s'accroche aux bagues de ses doigts.
Nos caresses ont de cruels enthousiasmes
Et des effrois et des rires de désespoir...
Plus tard une douceur tombe, semblable au soir,
Et ce sont des baisers de soeur, après les spasmes.
Elle redresse un pli de sa robe, en riant...
Et j'évoque son corps mûri par la lumière
Auprès du mien, dans quelque inégal cimetière,
Sous l'ombre sans terreur des cyprès d'orient.____________(Flambeaux Éteints, 1907)
Les roses sont entrées
Ma brune aux yeux dorés, ton corps divoire et dambre
A laissé des reflets lumineux dans la chambre
Au-dessus du jardin.
Le ciel clair de minuit, sous mes paupières closes,
Rayonne encor Je suis ivre de tant de roses
Plus rouges que le vin.
Délaissant leur jardin, les roses mont suivie
Je bois leur souffle bref, je respire leur vie.
Toutes, elles sont là.
Cest le miracle les étoiles sont entrées,
Hâtives, à travers les vitres éventrées
Dont lor fondu coula.
Maintenant, parmi les roses et les étoiles,
Te voici dans ma chambre, abandonnant tes voiles,
Et ta nudité luit.
Sur mes yeux sest posé ton regard indicible
Sans astres et sans fleurs, je rêve limpossible
Dans le froid de la nuit.____________(Flambeaux Éteints, 1907)
Roses du soir
Des roses sur la mer, des roses dans le soir,
Et toi qui viens de loin, les mains lourdes de roses !
J'aspire ta beauté. Le couchant fait pleuvoir
Ses fines cendres d'or et ses poussières roses...Des roses sur la mer, des roses dans le soir.
Un songe évocateur tient mes paupières closes.
J'attends, ne sachant trop ce que j'attends en vain,
Devant la mer pareille aux boucliers d'airain,
Et te voici venue en m'apportant des roses...
Ô roses dans le ciel et le soir ! Ô mes roses !____________(Evocation, 1903)