Oeuvre
poétique
Flambeaux éteints,
1907
Flambeaux éteints
Voici ce que je chanterai
Les Roses sont entrées
Paroles soupirées
Sois Femme
La Lune sest noyée
Elle demeure en son palais
La Flûte qui sest tue
Caravanes
Les Etres de la Nuit
Fête dAutomne
A mon Amie H.L.C.B.
Flambeaux éteints
Les êtres de la nuit et les êtres du jour
Ont longtemps partagé mon âme, tour à tour.
Les êtres de la nuit mont fait craindre le jour.Car les êtres du jour sont triomphants et libres,
Nulle secrète horreur ne fait vibrer leurs fibres,
Ils ont le regard clair de ceux qui naissent libres.Les êtres de la nuit sont lents, passifs et doux,
Leur âme est comme un fleuve obscur et sans remous,
Leurs gestes sont furtifs et leurs rires sont doux.Mais les êtres du jour ont des prunelles claires,
De ce bleu que voient seuls les aigles dans leurs aires.
Le jour fait resplendir ces prunelles trop claires.Ce sont les yeux aigus des héros et des rois
Du Nord quon entend rire au fond des palais froids,
Et des reines dont lâme a dominé les rois.Les êtres de la nuit sont craintifs, mais dans lombre
Un phosphore inconnu luit en leur regard sombre :
Les êtres de la nuit ne vivent que par lombre.Les êtres de la nuit sont faibles et charmants :
Ils trompent, et ce sont les fugitifs amants,
Les amantes aux curs perfides et charmants.Ils détournent, dans le baiser, leur froide bouche,
Et leur pas se dérobe ainsi quun vol farouche.
On ne boit quun baiser décevant sur leur bouche.Il faut craindre lattrait des êtres de la nuit,
Car leur corps souple glisse entre les bras et fuit,
Et leur amour nest quun mensonge de la nuit.
Fête dAutomne
Ladorable repos, les brèves accalmies,
Vous seules me les donnâtes, ô mes amies !
Voyant paraître enfin la lune à larc dargent,
Je me repose et me désennuie, en songeant
Vous fûtes la douceur de mes heures mauvaises,
Le baume oriental qui trompe les malaises,
Et vous mavez conduite en un verger païen
Où lâme ne regrette et ne désire rien.
Vos fûtes le parfum du soir sur mon visage,
Et la volupté triste, et la tristesse sage.
Au hasard du Destin, vous fûtes tour à tour
La sereine tendresse et le mauvais amour.
Je vous prends et je vous respire, mes aimées,
Ainsi quune guirlande aux fraîcheurs embaumées.
Vus avez su tourner vers vous tous mes désirs,
Et vous avez rempli mes mains de souvenirs ;
Je vous le dis, à vous qui mavez couronnée :
« Quimportent les demains ? Cette nuit mest donnée !
« Quimporte désormais ce qui passe et qui fuit ?
Nul vent nemportera lodeur de cette nuit. »
Vous avez dénoué mes cheveux, ô maîtresses
Qui mêliez en riant des roses à mes tresses !
Si bien que je nai plus sangloté de ne voir
A mon front ni léger pampre ni laurier noir.La gloire ma souri dans les aubes dorées
Puisque ma gloire est de vous avoir adorées.
Vous mavez enseigné dans les jardins, sachant
Quainsi je vous louerais, lamertume du chant.
Et dune voix parfois troublée et parfois claire,
O femmes ! jai chanté dans lespoir de vous plaire.
Les Roses sont entrées
Ma brune aux yeux dorés, ton corps divoire et dambre
A laissé des reflets lumineux dans la chambre
Au-dessus du jardin.Le ciel clair de minuit, sous mes paupières closes,
Rayonne encor Je suis ivre de tant de roses
Plus rouges que le vin.Délaissant leur jardin, les roses mont suivie
Je bois leur souffle bref, je respire leur vie.
Toutes, elles sont là.Cest le miracle Les étoiles sont entrées,
Hâtives, à travers les vitres éventrées
Dont lor fondu coula.Maintenant, parmi les roses et les étoiles,
Te voici dans ma chambre, abandonnant tes voiles,
Et ta nudité luit.Sur mes yeux sest posé ton regard indicible
Sans astres et sans fleurs, je rêve limpossible
Dans le froid de la nuit.
Paroles soupirées
Vois, tandis que gauchit la bruine sournoise,
Les nuages pareils à des chauves-souris,
Et là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.O mon divin Tourment, dans tes yeux bleus et gris
Saiguise et se ternit le reflet de lardoise.
Tes longs doigts, où sommeille une étrange turquoise,
Ont pour les lys fanés un geste de mépris.La clarté du couchant prestigieux pavoise
La mer et les vaisseaux dailes de colibris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.Le flux et le reflux du soir déferlent, gris
Comme la mer, noyant les pierres et lardoise.
Sur mon chemin le Doute aux yeux pâles se croise
Avec le Souvenir, près des ifs assombris.Jamais, nous défendant de la foule narquoise,
Un toit nabritera nos soupirs incompris
Vois là-bas, gris et bleu sous les cieux bleus et gris,
Ruisseler le reflet pluvieux de lardoise.
Sois Femme
Très chère, sois plus femme encore, si tu veux
Me plaire davantage et sois faible et sois tendre,
Mêle avec art les fleurs qui parent tes cheveux,
Et sache tincliner au balcon pour attendre.Ce quil est de plus grave en un monde futile,
Cest dêtre belle et cest de plaire aux yeux surpris,
Dêtre la cime pure, et loasis, et lîle,
Et la vague musique au langage incompris.Quun changeant univers se transforme en ta face,
Que ta robe sallie à la couleur du jour,
Et choisis tes parfums avec un art sagace,
Puisquun léger parfum sait attirer lamour.
Immobile au milieu des jours, sois attentive
Comme si tu suivais les méandres dun chant,
Allonge ta paresses à lombre dune rive,
Etre sous les cyprès à lombre du couchant.Sois lointaine, sois la Présence des ruines
Dans les palais détruits où frissonne lhiver,
Dans les temples croulants aux ombres sibyllines,
Et souffre de la mort du soleil et de la mort.Comme une dont on hait la race et quon exile,
Sois faible et parle bas, et marche avec lenteur.
Expire chaque soir avec le jour fébrile,
Agonise dun bruit et meurs dune senteur.Etant ainsi ce que mon rêve taurait faite,
Reçois de mon amour un hommage fervent,
O toi qui sais combien le ciel est décevant
Aux curiosités fébriles du poète!Et je retrouverai dans ton unique voix,
Dans le rayonnement de ton visage unique,
Toute lancienne pompe et lancienne musique
Et le tragique amour des reines dautrefois.Tes beaux cheveux seront mon royal diadème,
Mes sirènes dhier chanteront dans ta voix.
Tu seras tout ce que jadorais autrefois,
Toi seule incarneras lamour divers que jaime.
La Lune sest noyée
Seule, je sais la mort de Madonna la Lune,
De la Lune aux cheveux si blonds et si légers,
Aux yeux furtifs et dont les voiles ouvragés
Glissaient avec un si doux frisson dans la brume
Hier soir, quand jerrais au loin, je laperçus.
Je laperçus penchée et pleurant, sous lyeuse,
Ainsi quune fantasque et plaintive amoureuse
Se lamentant des chers baisers trop tôt déçus.
Comme pour un festin, elle sétait parée,
Elle sétait parée avec ses colliers dor.
Un hibou, sélevant dans un craintif essor,
La frôla doucement de son aile égarée.
La Lune sinclina. Telle aux soirs de jadis,
Aux longs soirs de jadis tremblants sur leau dormante
Elle mirait son front capricieux damante
Et soudain jentendis un froissement diris.
Jécartai les roseaux frémissants et tenaces,
Tenaces à légal de frêles bras liés.
La Lune reposait, avec ses beaux colliers.
Au loin se répandait un thrène de voix basses.
La Lune diffusait une faible splendeur,
Une splendeur mourante, au fond des herbes glauques.
Et voici que, soudain, ayant tu ses chants rauques,
Un crapaud se posa froidement sur son cur.
Je vais pleurant la mort de la Lune, ma Dame,
De ma Dame qui gît au fond des nénuphars.
Il nest plus de clarté dans ses cheveux épars,
Et ses yeux ont perdu lazur vert de leur flamme.
Quel lit recueillera mon frileux désespoir,
Mon désespoir damant fidèle et de poète ?
O vous tous que le bruit de mes pleurs inquiète,
La Lune sest noyée au fond de létang noir !
Elle demeure en son palais
LElle demeure en son palais, près du Bosphore,
Où la lune sétend comme en un lit nacré
Sa bouche est interdite et son corps est sacré,
Et nul être, sauf moi, nosa létreindre encore.
Des nègres cauteleux la servent à genoux
Humbles, ils ont pourtant des regards de menace
Fugitifs à légal dun éclair roux qui passe
Leur sourire est très blanc et leurs gestes sont doux
Ils sont ainsi mauvais parce quils sont eunuques
Et que celles que jaime a des yeux sans pareils,
Pleins dabîmes, de mers, de déserts, de soleil,
Qui font vibrer damour les moelles et les nuques.
Leur colère est le cri haineux de la douleur
Et moi, je les excuse en la sentant si belle,
Si loin deux à jamais, si près de moi Pour elle,
Elle les voit souffrir en mordant une fleur.
Jentre dans le palais baigné par leau charmante,
Où lombre est calme, où le silence est infini,
Où, sur les tapis frais plus quun herbage uni,
Glissent avec lenteur les pas de mon amante.
Ma sultane aux yeux noirs mattends, comme autrefois.
Des jasmins enlaceurs voilent les jalousies
Jadmire, en ladmirant, ses parures choisies,
Et mon âme saccroche aux bagues de ses doigts.
Nos caresses ont de cruels enthousiasmes
Et des effrois et des rires de désespoir
Plus tard une douceur tombe, semblable au soir,
Et ce sont des baisers de sur, après les spasmes.
Elle redresse un pli de sa robe, en riant
Et jévoque son corps mûri par la lumière
Auprès du mien, dans quelque inégal cimetière,
Sous lombre sans terreur des cyprès dorient.
La Flûte qui sest tue
MJe mécoute, avec des frissons ardents,
Moi, le petit faune au regard farouche.
Lâme des forêts vit entre mes dents
Et le dieu du rythme habite ma bouche.
Dans ce bois, loin des aegipans rôdeurs,
Mon cur est plus doux quune rose ouverte ;
Les rayons, chargés dheureuses odeurs,
Dansent au son frais de la flûte verte.
Mêlez vos cheveux et joignez vos bras
Tandis quà vos pieds le bélier sébroue,
Nymphes des halliers ! Ne mapprochez pas !
Allez rire ailleurs pendant que je joue !
Car jai la pudeur de mon art sacré,
Et, pour honorer la Muse hautaine,
Je chercherai lombre et je cacherai
Mes pipeaux vibrants dans le creux dun chêne.
Je jouerai, parmi lombre et les parfums,
Tout le long du jour, en attendant lheure
Des churs turbulents et des jeux communs
Et des seins offerts que la brise effleure
Mais je tais mon chant pieux et loyal
Lorsque le festin dexalte et flamboie.
Seul le vent du soir apprendra mon mal,
Et les arbres seuls connaîtront ma joie.
Je défends ainsi mes instants meilleurs.
Vous qui mépiez de vos yeux de chèvres,
O mes compagnons ! allez rire ailleurs
Pendant que le chant fleurit sur mes lèvres !
Sinon, je suis faune après tout, si beau
Que soit mon hymne, et bouc qui se rebiffe,
Je me vengerai dun coup de sabot
Et dun coup de corne et dun coup de griffe !
Caravanes
Cest le soir. On entend passer les caravanes.
Rythmiques, les chameaux allongent leurs pas lourds.
La clochette à leur cou jette des refrains sourds.
Smyrne dort, du sommeil repu des courtisanes.
Dans un jardin créé par les mains de la nuit
De fabuleux jasmins déroulent leurs lianes,
Et mes rêves sen vont, comme des caravanes,
Vers linconnu charmant où lamour les conduit.
Mes rêves, défilant en lentes caravanes,
Mes grands rêves chargés du poids de tant despoirs,
Sen vont, au bruit lointain des cloches, dans les soirs,
Vers la maîtresse brune aux voiles diaphanes.
Orientalement immuable, elle attend
Sans rêve et sans désir, comme font les sultanes,
Et peut-être, entendant passer mes caravanes,
Ses yeux les suivront-ils dans leur marche, un instant.
Des palmiers surchargés de dattes, de bananes,
Mattendent en lespace aux rares tamaris.
Jy connaîtrai lespoir déçu de loasis
Que cherche vainement la soif des caravanes.
Mais je sais que là-bas, loin des ferveurs profanes,
Beauté captive aux longs loisirs pleins de regret,
Ma Sultane repose en ce palais sacré
Où mes rêves sen vont, comme des caravanes.
Les Etres de la Nuit
Lespoir de vivre ailleurs des jours clairs mabandonne
Et je célèbre ici la fête de lautomne.Au-dessus de ma porte, avec un regret doux
Et chantant, je suspends les guirlandes dor rouxQuune femme au regard que nulle mort nétonne
Vint tresser, en pleurant sur la mort de lautomneMa maîtresse dhier, nous ne fûmes jamais
Un couple harmonieux Autrefois, je taimais..Je goûte en ce baiser que ta bouche me donne
Lodeur de lherbe humide et des feuilles dautomne,Lodeur lourde des lourds raisins, et cette odeur
De pavots morts que jette au loin le vent rôdeurSeule dans mon jardin fané je me couronne
De feuillages et de violettes dautomne
Fête dAutomne
Lespoir de vivre ailleurs des jours clairs mabandonne
Et je célèbre ici la fête de lautomne.Au-dessus de ma porte, avec un regret doux
Et chantant, je suspends les guirlandes dor rouxQuune femme au regard que nulle mort nétonne
Vint tresser, en pleurant sur la mort de lautomneMa maîtresse dhier, nous ne fûmes jamais
Un couple harmonieux Autrefois, je taimais...Je goûte en ce baiser que ta bouche me donne
Lodeur de lherbe humide et des feuilles dautomne,Lodeur lourde des lourds raisins, et cette odeur
De pavots morts que jette au loin le vent rôdeurSeule dans mon jardin fané je me couronne
De feuillages et de violettes dautomne