Oeuvre
poétique
ECHOS ET REFLETS,
1903
Les Yeux
LAnxiété des Lèvres
La Double Ambiguïté
LAutomne
Couchant sur lHellas
A une Poétesse
L'Iris noir
Marine
Colobra
Lillet mauve
LOranger
Chanson Mystique
Créoles
Fleurs orgiaques
Au Pays des Miracles
A une Amie
Dryade
Floréal
Sonnet vénitien
Rythme dans la Forêt
Chanson nocturne
Nacre sur fond dor
Pressentiment
Etoiles sur le Navire
Départ trouble
Baiser païen
Gravités de la Solitude
Les Yeux
Les yeux noirs, où léclair des ténèbres reluit
Et séteint, les yeux noirs sont plus beaux que la nuit.Les yeux gris, où lardeur des étés passe et brûle,
Les yeux gris sont plus beaux que le doux crépuscule.Les yeux bleus, clairs miroirs de rêve et de lamour,
Rayons frais, les yeux bleus sont plus beaux que le jour.Les yeux verts, où lazur des feuilles tremble encore,
Lueurs deau, les yeux verts sont plus beaux que laurore.Angoissants comme labîme et le désespoir,
Ombres dor, les yeux bruns sont plus beaux que le soir.
LAnxiété des Lèvres
Donne-moi les mauvais baisers
Qui frémissent, inapaisés,
Parmi les lents sanglots brisés.Lorsque tu seras endormie,
Je contemplerai linfamie
De tes fausses lèvres damie.La lumière de ton miroir
A reflété mon désespoir
Et les glauques frissons du soir.Redis-moi le divin mensonge
Où chaque soir mon être plonge
Comme en labîme dor du songe.Ah ! rends-moi les mauvais baisers
Qui frémissent, inapaisés,
Parmi les lents sanglots brisés !
La Double Ambiguïté
Jécoute avidement tes paroles dans lombre
Je goûte les langueurs et les parfums du lit
Et la complicité des ténèbres, où sombre
La Pléiade dor que Sélanna pâlit.Tu souris, déployant ta chevelure blonde,
Et le sommeil répand des pétales dazur.
La musique séteint. La nuit glisse sur londe
Harmonieusement, ainsi quun cygne obscur.Ma bouche a possédé ta bouche féminine
Et mon être a frémi sous tes baisers damant,
Car je suis lEtre Double, et mon âme androgyne
Adore en toi la vierge et le prince charmant.
LAutomne
Avec des ardeurs de lionne,
La forêt vibre et sabandonne
Aux baisers rouges de lautomne,Et ta chevelure jauni
Pleure sur la lente agonie
Des solitudes dIonie.La feuille vole et tourbillonne :
Le rythme du vent monotone
Gémit sur la mort de lautomne.La forêt jette un cri fantasque,
Comme une plainte qui se masque
Sous le rire de la bourrasque.Dans lombre au parfum danémone,
La nuit glorifie et couronne
La mort divine de lautomne.
Couchant sur lHellas
Tes pas mystérieux damante virginale
Erraient près de létang que lArtémis créa.
Le couchant, glorieux comme un cri de cymbale,
Ensanglantaient les flots où dort le nymphéa.Mon rêve rayonna dune extase inconnue,
Autour de toi rôda mon désir obstiné
Tu souriais debout et divinement nue,
Plus blanche que Léda, plus blonde que Daphné.Le soleil, rougissant les cheveux de prêtresses,
Exaspérait lardeur de leur corps irrité
Au lointain hennissaient les noires Centauresses
Dont le rut saccageait les herbes de lété.
A une Poétesse
Voici le soir Voici lorage aux cris amers,
Et la foule sassemble au fond de la chapelle
Où lon cherche Marie et nespère quen Elle.O vaisseau qui se noie en labîme des mers,
O Dieu ! je cherche en vain lombre de la chapelle,
Voici le soir Voici lorage aux cris amers.Et dans mon cur sévit la tempête des mers !
O Dieu ! je cherche en vain lombre de la chapelle.
Marie ! O lys très blanc, qui règnes sur la mer !
LIris noir
Dans tes pétales de ténèbres
Sattristent les songes funèbres
Et les pressentiments du soir,
Long iris noir.La Nuit aux mains prodigues verse
Des lueurs de lune perverse
Sur ton calice dencensoir,
Long iris noir.Tu fleuris à lombre rougie
Dune mélancolique orgie
Que laurore vient décevoir,
Long iris noir.Tu meurs parmi les lassitudes
Abandonnant aux solitudes
Leurs frêles mains de désespoir,
Long iris noir.
Marine
O surs de la tempête, ô filles de lécume,
O mouettes, blancheurs de voiles, votre essor
A travers les maëlstroms et le vent et la brume
Est plus impérial que lorgueilleux essor,
Brûlé par le soleil, de laigle aux ailes dor.Fuyez sous les yeux verts de laube maritime,
Jetez vos cris aigus vers langoisse des flots,
Plongez votre regard enfiévré par labîme
Jusquau sein irrité de lorage et des flots
Dont léternel désir déferle en lourds sanglots.A travers les maëlstroms et le vent et la brume
Charriant le phosphore et liode des flots,
O surs de la tempête, ô filles de lécume,
O mouettes, planez sur lorage des flots
Dont léternel désir déferle en lourds sanglots.
Colobra
Voici la nuit lente, rampant
Vers lopale de la colline..
Et, sinueux comme un serpent,
Ton charme pervers me fascine.Au fond de tes yeux ardoisés
Errent des éclairs et des ombres.
Oh ! le venin de tes baisers !
Le péril de tes regards sombres !Jamais ta ruse ne sendort
Sous ton illusoire paresse.
Un goût de menace et de mort
Corrompt ta subtile caresse.Voici la nuit souple, rampant
Vers lopale de la colline
Et, sinueux comme un serpent,
Ton charme étrange me fascine.
Lillet mauve
Fleur qui décores le printemps,
Fleur qui teffeuilles dans lautomne,
Tu répands les parfums flottants
Où lâme des jardins frissonne.
Et tu fanes lentement
Dans ta mauve mélancolie,
Triste fragance dun moment,
Pourpre délavée et pâlie.
Enfant dun maladif soleil,
Tu réjouis de ta préférence
Les vergers dombre et de sommeil
Où lété verse le silence.
Le désir te cueille le soir,
Pour parer le sein de laimée
Qui reflète dans le miroir
Le pli de sa lèvre embaumée.
O charme triste dun moment !
Penche ta corolle pâlie
Avant de mourir doucement
Dans ta mauve mélancolie.
LOranger
Lair méridional a des langueurs damante ;
Le soleil, qui séteint parmi les orangers,
Attriste obliquement leurs feuillages légers ;
La vigne a recueilli des rires de Bacchante.
La mer vient exhaler sous le myrte et lacanthe
Ses longs gémissements et ses chants passagers.
Lor vert du crépuscule estompe les vergers
Et le soir a versé sa torpeur enivrante.
Lâme grave en qui sourd le sanglot du désir
Et qui sait lanxiété lourde e choisir,
Recèle le poison des coupes de Locuste.
Le fondu vespéral apaise les couleurs
Et sattarde, pareil aux regrets, sur larbuste
Qui porte altièrement les fruits blonds et les fleurs.
Chanson Mystique
Ton âme a les feux de lopale
Et de larc-en-ciel incertain,
Elle a lombre du bleu Lointain,
La candeur de la source pâle.Ton âme est pareille au cristal
Qui réfléchit les clairs de lune,
Aux lys exhalant vers la brune
Leur grave parfum virginal.Ton âme est le ruisseau qui chante
Les chansons de laube à la nuit
Le rêve que le jour détruit,
Le luth murmurant sous lacanthe.
Créoles
Le soir frémit encor de nos anciens aveux
Sur les pics foudroyés que louragan ravage
Laisse-moi respirer lodeur de tes cheveux.Sous tes pas de créole enfant, traîne un sillage
Déchos et de reflets, dangoisses et de vux ;
Tes seins ont la fraîcheur dune rose sauvage.Une vapeur légère estompe le contour
Des montagnes dazur, et leau semble se taire
Pour recueillir le souffle agonisant du jour.Mon être émerveillé contemple ce mystère,
Ce miracle : tavoir inspiré de lamour !
Et je plains le néant de lêtre solitaire.Dans le soir où languit un rêve oriental,
Tes paupières de pourpre ont de lourdes paresses :
Lair est chargé de nard, de myrrhe et de santal.Et, comme un défilé de funèbres prêtresses,
Baissant leurs fronts gemmés dargent et de cristal,
Les étoiles du Sud consacrent nos ivresses.Les longs pressentiments, les lueurs et les vux
Tauréolent ainsi quune rouge couronne :
Sous tes pas se déroule un sillage daveux.Vois flamber le minuit que la fièvre aiguillonne :
Laisse-moi respirer lodeur de tes cheveux
Et te soumettre enfin à mes ruts de lionne.
Fleurs orgiaques
Tes doigts frais effeuillent les fleurs
Qui parsèment de leurs pâleurs
Les tapis aux rudes couleurs.Vois mourir les roses païennes
Que les mains des Musiciennes
Mêlent aux lyres doriennes.Aux soirs de voluptés, les fleurs
Neigent, ineffables pâleurs,
Parmi les sons et les couleurs.Et leurs fébriles agonies
Ensanglantent les harmonies
Des corruptions infinies.Les femmes masquent leurs pâleurs
Dans le soir ivre de couleurs
Quhallucine la mort des fleurs.
Au Pays des Miracles
Impérieusement je prendrai mon essor
Cette nuit : je fuirai vers les espaces dor.Je ferai ruisseler, fluidités sereines,
Entre mes doigts ardents les cheveux des Sirènes.Je verrai, dans un halo de parfums flottants,
Les fantômes errer sous le bleu du printemps.Jentendrai les chasseurs étranges des ténèbres,
Les frissons noirs des ifs, le son des cors funèbres.Auprès de moi, blancheurs de nuage et de jour,
Luiront les visions mortelles de lamour.Je pencherai mon cur sur leau de la lagune,
Lorsque sattendrira le rire de la LuneImpérieusement je prendrai mon essor
Cette nuit : je fuirai vers les espaces dor.
A une Amie
Je mabîmai dans tes yeux
Où la tristesse sextasie,
Où sattarde un reflet dadieux,
O fleur dombre et de poésie !Tu fais gémir, en tes accords,
Les divines inquiétudes ;
La flamme blanche de ton corps
Brûle au fond de mes solitudes.Un rêve dautomne et dhiver
Filtre sous tes paupières closes,
Tandis quémane de ta chair
Lexaspération des roses.
La Dryade
La Dryade se berce au rythme des feuillages.
Lor vert de ses cheveux palpite dans le vent,
Et la précocité de lavril décevant
Emplit de floraisons fragiles les bocages.La Dryade se berce au rythme des feuillages.
La Dryade pensive écoute les oiseaux
Ses membres ont frémi dune extase inconnue.
Les lianes ont fait un lacis de réseaux
Autour es blancs frissons de la volupté nueLa Dryade pensive écoute les oiseaux.
La Dryade se meurt de la mort de lautomne ;
Le soir tombe, et lamour a tu son rire amer
Le monde ensanglanté de vendanges sétonne
A voir naître et grandir langoisse de lhiverLa Dryade se meurt de la mort de lautomne.
Floréal
Je taime dans lodeur des roses
Mourantes, quand il se fait tard,
Quand, sous tes paupières mi-closes,
Salanguit ton pâle regard.
Mon âme tendrement troublée
Taime dans lodeur des lilas,
Lorsque ruisselle la coulée
Du clair midi sur les fronts las.
O ma Maîtresse, ô mon Amie,
Je taime en lodeur des illets
Le bleu de ta chambre endormie
Sattendrit parmi les regrets
Dans lodeur de la violette,
Jaime la grâce de ton corps,
Tandis que le miroir reflète
Léclat des ambres et des ors.
Dans lodeur de ta tubéreuse,
Je taime dun mauvais désir,
A lheure où laurore amoureuse
Se pâme avec un frais soupir.
Et, dans lodeur de laubépine,
Jaime tes yeux pleins déclairs bruns
O ma Maîtresse, ô ma Divine !
Je te mêle à tous les parfums.
Sonnet vénitien
Le soir est imprégné de nard et de santal.
Lève sur moi tes yeux stagnants de Dogaresse,
Tes yeux qu lennui vert des lagunes oppresse,
Las davoir contemplé la moire du canal.Autour de toi saffirme un silence automnal ;
Le dangereux parfum des daturas caresse
Ton front sans véhémence, ô fragile Maîtresse,
Dont le souffle ternit à peine le cristal.Le roux vénitien de tes cheveux anime
La solitude où traîne un sanglot de victime.
Tragique, le couchant te prête son décor.Tu portes le fardeau dune antique infortune,
Quand tu fuis vers le sable où la Mer aux pieds dor
Pleure sous le baiser stérile de la Lune.
Rythme dans la Forêt
Viens, nous irons vers la Nature,
Les abîmes et les forêts
Dont se crispe la chevelure,
Et vers lautomne aux longs regrets.Lombre, qui voit les lourdes fièvres
Se ralentir et sapaiser,
Me verra boire sur tes lèvres
Le soupir profond du baiser.Pour mes voluptés de poète,
Jamalgamerai les couleurs,
Je tresserai les chants de fête
Et je ferai jaillir les fleurs.
Chanson nocturne
Un flot détoiles coule et fuit
Vers lénigme des portes closes.
Lombre fébrile de la nuit
Brûle dune flamme de roses.La lune dérobe au soleil
Le souvenir dune heure aimée,
Et le parfum de ton sommeil
Séchappe ainsi quune fumée.Il est si divin dans la nuit
Quil semble une flamme de roses
Le flot des astres coule et fuit
Vers lénigme des portes closes.
Nacre sur fond dor
La forêt sattendrit à lécho de ta voix ;
Les lucioles dor aiguisent leurs lumières ;
Je ceins diris ton front de vierge, et je revois
Le frisson blanc de tes paupières.Mon cur a réfléchi ton cur pervers et pur :
Je cueillerai pour toi les roses des allées
Où le couchant sattarde, ivre dantique azur
Et de poussières étoilées.Le nacre mêle à lor ses reflets irisés.
Au loin lâcre sanglot de la mer satténue
Et, sous lacharnement tiède de mes baisers,
Jaillit la fleur de ta chair nue.
Pressentiment
Pareille à ceux-là que la paix
Encloître dans lombre endormie,
Pâle sous te cheveux défaits,
Tu mapparus, ô mon Amie !Il me semblait que les tombeaux
Ouvraient pour toi leurs larges portes,
Parmi les chants et les flambeaux
Et les violettes des Mortes.Lair de laurore saffligea
De ton renoncement austère.
Tes épaules portaient déjà
Le poids funèbre de la terre.
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Etoiles sur le Navire
Tristement je rêvais en regardant les flots
Le vent occidental portait ma rêverie
Vers des cieux inconnus, et les anciens sanglots
Sourdaient confusément dans mon âme meurtrie.Sur les embruns, fleuris de sillages légers,
Se mirait le reflet orangé dune voile,
Et, fraternel parmi les astres étrangers,
Souriait le regard attendri dune étoile.Tristement je rêvais en regardant les flots
Que fendait le passage orangé dune voile ;
Dans mon âme, où somnolaient dantiques sanglots,
Souriait le regard attendri dune étoile.
Départ trouble
Des arbres déchus de leurs gloires
Sexhalent les regrets tardifs,
Et les roses rouges et noires
Dardent leurs parfums sous les ifs.Voici lheure des adieux mornes,
O mon Désir ! O mon Souci !
Je vais par les chemins sans bornes,
Car les lys se meurent ici.Tes seins livrent à lair nocturne
Leurs dangereuses floraisons :
Accorde à mon vu taciturne
Tes mains qui filtrent les poisons.Les oiseaux que le jour accable
Prennent leur ténébreux essor,
Et tes longs pieds creux sur le sable
Ont laissé leur empreinte dor.La luciole tremble et brûle
Moins que ton incertain regard
Jentends au fond du crépuscule
Le divin sanglot du départ.
Gravités de la Solitude
Je vis dans le farouche exil
De la volupté qui sisole,
Et le rythme de ta parole
Fait rire en moi les chants davril.Jaspire les fraîcheurs nocturnes
Et la langueur de ton repos,
Dans lombre de tes yeux mi-clos
Et sur tes lèvres taciturnes.Le sanglot lointain des douleurs
Ne trouble plus la quiétude
De notre étrange solitude,
Ivre de musique et de fleurs.Ah ! les soirs de fauve agonie,
Versant les rayons violets !
Ah ! les échos et les reflets
Des temples lascifs dIonie !